L’incontournable Fonderie Darling, vingt ans plus tard

Vue de l’exposition «Tu m’enveloppes et je te contiens» à la Fonderie Darling.
Photo: Simon Belleau  Vue de l’exposition «Tu m’enveloppes et je te contiens» à la Fonderie Darling.

Usine métallurgique pendant plus d’un siècle, puis friche industrielle pendant une décennie, la Fonderie Darling célèbre cet automne les vingt ans de sa troisième vie, celle de centre d’arts visuels. Si l’endroit est devenu un bel exemple de sauvegarde du patrimoine bâti, c’est qu’il s’est imposé comme un incontournable diffuseur d’expositions et un précieux gîte d’ateliers. Il y a de la vie, là-dedans.

La conversion, ou le recyclage, peu importe le terme, est une seconde nature, rue Ottawa. L’exposition du 20e anniversaire Tu m’enveloppes et je te contiens — le titre est tiré d’une pièce de Jean Genet — en est profondément marquée tant les dix oeuvres proposées, toutes de 2022, relèvent de pratiques portées par la mémoire et la trace.

« L’appropriation, le passage, la métamorphose, la transition, tout ça a été un axe qui a inspiré les artistes, commente la commissaire Milly-Alexandra Dery. Même matériellement, par les nombreux moulages présents dans l’exposition, l’idée d’empreinte [est présente]. »

Dans Tu m’enveloppes et je te contiens, les citations sont tout sauf littérales. Il faut sans doute avoir une fine connaissance de l’histoire amorcée en 2002 pour comprendre l’ensemble de la proposition. Expo pour initiés seulement ? Non, pourtant.

Avec sa grande salle au plafond très haut, la Fonderie Darling a été le théâtre de nombreuses expériences physiques. Cette fois ne fait pas exception : on y retrouve plus d’un jeu d’échelle, notamment entre le petit autoportrait de Steve Giasson « en hommage à Mike Bidlo », un artiste connu pour ses répliques d’oeuvres célèbres, et l’immense rideau noir placé par Christophe Barbeau, en rappel de celui qui a déjà divisé la salle d’exposition du restaurant voisin.

Pas besoin d’avoir vu, même il y a tout juste un an, la collection de minéraux et de végétaux de Sylvia Safdie pour apprécier un dialogue similaire entre l’installation Ascension (Onions), de Sameer Farooq, et le bâtiment de 1888. Les sept cents céramiques en forme d’oignon réalisées par l’artiste du Cap-Breton invitent à la contemplation et à une méditation sur l’espace, sur le volume, sur le soin à consacrer à chaque élément d’un tout.

L’expérience physique est aussi sonore, ce que le centre d’art a maintes fois prouvé. Avec Était le verbe, le collectif Marion Lessard occupe l’espace avec une série de mots, livrés en ordre alphabétique par trois haut-parleurs. Entre « aborder » et « vouloir », la nomenclature survole sur un ton autoritaire et quelque peu mystérieux, comme une sanctification, vingt ans de médiation culturelle. Tous ces mots, les plus fréquents dans les archives de la Fonderie, planent dans l’air en véritables fantômes.

La longue histoire du bâtiment ponctue l’exposition, entre les références à la production industrielle d’autrefois ou à la culturelle d’aujourd’hui. L’ancienne fournaise, toujours bien visible au coeur de la grande salle, a inspiré deux artistes, dont naakita feldman-kiss, qui recueille, avec minutie et patience, poussière et particules dans la vidéo The Density of Dust. Les résidences de création, elles, sont évoquées par Lan Florence Yee dans une oeuvre textuelle sur panneaux lumineux. Par la complexité de leur lecture, les propos traduisent le défi que représente une carrière artistique.

Patience et ténacité

 

Alors que la Fonderie Darling vient d’inaugurer son exposition anniversaire, la rue Ottawa est, une fois de plus, un chantier. Caroline Andrieux, l’âme des lieux depuis toujours et même avant, ne semble pas s’en faire. Croisée dans les salles d’exposition, la fondatrice et directrice artistique de la Fonderie Darling se montre ravie et presque comblée d’être là, à fêter les vingt ans. Il est vrai que bien desbatailles ont été gagnées, y compris la piétonnisation de la rue Ottawa, malgré les apparences. Le projet de place publique permanente est scellé.

« [On y est arrivés] avec de la patience et de la ténacité, dit-elle, sourire aux lèvres. Honnêtement, les résidences qui poussent autour ont aidé. C’est le résultat de concours de circonstances et [de nos] pressions douces. »

Tu m’enveloppes et je te contiens n’est pas la seule à célébrer la longévité de l’ancienne fonderie. Si le dixième anniversaire avait été souligné par une vidéo documentaire, que les visiteurs peuvent revoir en fin de parcours de l’expo, le vingtième aura droit à une publication d’envergure. Avec 250 pages et 350 images, l’anthologie au titre oxymore d’Éphémère Forever reviendra sur les années où Quartier éphémère, l’organismefondé par Caroline Andrieux n’avait pas de lieu fixe. Le livre sera lancé à la fin d’octobre, le jour même où l’institution doit annoncer un changement de statut pour le 745, rue Ottawa. « C’est un beau cadeau », avance Caroline Andrieux, sans vouloir en dire plus.

D’usine à friche, à niche artistique bien soudée, la Fonderie Darling a prouvé que la culture peut aider à la revitalisation d’un quartier, dans ce cas-ci la Cité du multimédia. L’histoire est fascinante, aux yeux de Milly-Alexandra Dery. « La manière dont elle est née, dans un quartier industriel, moins résidentiel qu’aujourd’hui, a quelque chose de romantique. C’est un lieu d’art bâti une brique à la fois », dit celle qui occupe à temps plein les fonctions de commissaire.

Une première dans les sous-sols

Revenir sur le passé de la Fonderie Darling, c’est plonger dans ses entrailles — ou son sous-sol. C’est ce que propose Guillaume Adjutor Provost avec une oeuvre conceptuelle et très concrète. Son intervention, dont le titre enfile des phrases en anglais et se termine par un « merci beaucoup », consiste en un parcours souterrain. Au travers des outils et objets plus ou moins à l’abandon, il a placé les oeuvres de sept de ses collègues, qui surgissent comme des éclats de lumière. L’endroit apparaît dès lors comme le revers invisible de la noble mission de la Fonderie. À noter que la visite, faite casque sur la tête et en compagnie d’une guide, n’est offerte que les jeudis et samedis.

Tu m’enveloppes et je te contiens

Exposition 20e anniversaire, Fonderie Darling, 745, rue Ottawa, à Montréal, jusqu’au 11 décembre



À voir en vidéo