«ᐊᖏᕐᕋᒧᑦ/Ruovttu Guvlui/Vers chez soi»: Maître chez soi

ᐊᖏᕐᕋᒧᑦ / Ruovttu Guvlui / Vers chez soi / Towards Home Vue d’installation, 2022.
Photo: Mathieu Gagnon © CCA ᐊᖏᕐᕋᒧᑦ / Ruovttu Guvlui / Vers chez soi / Towards Home Vue d’installation, 2022.

L’exposition ᐊᖏᕐᕋᒧᑦ/Ruovttu Guvlui/Vers chez soi qui a débuté le 11 juin n’a pas reçu l’attention qu’elle mérite. Certes, ce n’est pas la plus imposante des expos montées par le Centre canadien d’architecture (CCA). Le ton y est plutôt intimiste et le nombre d’artefacts, plutôt restreint. Mais cela n’empêche pas qu’elle parle de sujets d’une importance considérable. De sujets que l’on ne peut plus esquiver de nos jours.

Nous pourrions même voir dans ce silence relatif les signes d’un malaise persistant. Cet événement — car c’est bien de cela qu’il s’agit — pose plus de questions qu’il n’offre de réponses, mais ces interrogations, qui méritent toute notre attention, doivent être entendues avec lucidité, malgré des siècles d’évitement.

Résumons le propos : comment les Inuits, les Samis et d’autres communautés de l’Arctique peuvent-elles recréer — est-ce le bon mot ? —, adapter, inventer des espaces d’autodétermination malgré le lourd héritage que les Occidentaux leur ont laissé, héritage qui fait aussi maintenant partie de leur histoire ? Les Blancs colonisateurs ont imposé aux Autochtones des valeurs et des rapports au monde. Ils ont souvent établi une manière d’aborder, de s’approprier le territoire. Cette expo s’amorce d’ailleurs en nous expliquant comment les termes d’art et d’architecture n’ont pas vraiment d’équivalent en inuktitut…

Dans un texte de présentation, un des cocommissaires, Rafico Ruiz, explique même comment l’introduction de la notion d’art au Nunavut fut perçue comme une « sorte de technique de contrôle par les colons ». Le mot angirramut (ᐊᖏᕐᕋᒧᑦ) et le terme équivalent en langue samie — ruovttu guvlui —, mots qui donnent le titre à cette expo et qui signifient « aller vers chez soi », permettraient, dans le cadre de cette présentation, de rendre compte d’« intersections entre l’art et l’architecture », de ce chemin qui aidera les peuples nordiques à réinventer eux-mêmes, pour leur futur, un chez-soi qui comprend autant l’habitation privée que l’espace environnant.

L’expo débute d’ailleurs par une présentation de dessins de Shuvinai Ashoona, Itee Pootoogook, Kananginak Pootoogook, Hannah Kigusiuq, Padloo Samayualie et Tuumasi Kudluk, qui permettent d’envisager comment les Inuits et les Samis représentent leur habitat.

Plus loin, le visiteur remarquera comment neuf jeunes « architectes, designers et duojars [artisans traditionnels samis] » ont établi un dialogue afin de repenser des réponses aux besoins des communautés autochtones.

Mais il y a plus…

Une oeuvre exceptionnelle

 

Ne serait-ce que pour cette oeuvre, il faut que vous alliez au CCA. Pour cette exposition, les artistes Taqralik Partridge et Laakkuluk Williamson Bathory ont réalisé une installation vidéo de près de 20 minutes intitulée Inissaliortut: Making Room. Deux femmes y énoncent les conditions de vie dans un Grand Nord transformé par le colonialisme. C’est d’une intensité troublante. Citons un extrait : « La colonisation représente la plus grande industrie de l’Arctique. Et la pauvreté des Inuits est le produit de cette industrie. Pourquoi échafauder une industrie qui rend les gens pauvres dans leur propre territoire ? Pourquoi exploiter ? Qu’y a-t-il à exploiter ? La problématisation. Enlevez l’autodétermination et remplacez-la par le capitalisme. Enlevez la certitude et remplacez-la par l’autoapaisement. Enlevez la souveraineté alimentaire et remplacez-la par l’insécurité alimentaire. Enlevez la langue et la culture et remplacez-les par des niveaux d’éducation insuffisants. Supprimez le travail en territoire et remplacez-le par le chômage. » Et le reste de la vidéo frappe tout autant.

Dans la même salle, Taqralik Partridge a installé des photos prises au Nunavut, à Iqaluit et même à Dorval montrant comment les Inuits, à la différence des qallunaat — individus qui ne sont pas inuits —, se servent d’espaces marginaux, moins nobles…

Et il faudrait aussi dire que si cette expo est une grande primeur, c’est qu’elle fut organisée par quatre cocommissaires inuits et samis…

Comme me le disait un artiste autochtone il y a quelques années, les Blancs qui vivent dans la zone la plus méridionale du Canadane se rendent pas compte que les peuples autochtones, qui sont nos voisins, vivent dans des conditions misérables, dignes de celles qui existent dans ce qu’on appelait autrefois le tiers monde. Et si on a pu reprocher au CCA de ne pas assez s’intéresser aux questions architecturales et urbanistiques canadiennes et québécoises, cette expo est certainement le signe que les choses changent… Même sans offrir toujours de réponses claires à des problèmes sociaux actuels, cette expo a le grand mérite d’aborder un monde que l’Occident a trop souvent ignoré.

ᐊᖏᕐᕋᒧᑦ/Ruovttu Guvlui/Vers chez soi

Cocommissai-res : Joar Nango, Taqralik Partridge, Jocelyn Piirainen et Rafico Ruiz. Au Centre canadien d’architecture, jusqu’au 12 février.

À voir en vidéo