«Dear mélancolie»: la force de l’âge de Manuel Mathieu

L’artiste Manuel Mathieu
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir L’artiste Manuel Mathieu

L’histoire de Dear mélancolie de Manuel Mathieu commence par la fin de la torpeur hivernale. Des marrons gris et rouges s’entrechoquent et coulent sur le tableau qui a donné son nom à l’exposition présentée à la galerie Hugues Charbonneau, avec une intensité émotionnelle qui évoque celle d’un Edvard Munch — un désenchantement spontané.

« La mélancolie s’est invitée dans mon atelier il y a cinq ou six mois, et j’ai décidé de l’apprivoiser sur la toile », confie l’artiste montréalais originaire d’Haïti, qui revient dans la métropole après une tournée qui l’a conduit à Toronto, New York, Chicago, Los Angeles, Londres, Pékin et Shanghai. Si d’ordinaire ses peintures vibrantes au langage visuel abstrait et mystique interpellent par leur sensualité palpable, elles suscitent cette fois un spleen instinctif. « J’ai alors commencé à m’interroger, sans avoir de réponses évidentes, et à vouloir approfondir et choyer ces émotions », se souvient-il.

À défaut d’appliquer la mélancolie mécaniquement à son travail, Manuel Mathieu a préféré la possibilité de la ressentir pleinement à travers ses peintures, ses sculptures, ses poèmes. « Il faut la vivre et accepter qu’elle puisse se manifester de différentes manières », prévient-il. Une tâche délicate, selon lui, puisque l’on dit souvent des artistes qu’ils ont l’esprit tourmenté… Il aura suffi d’un bref instant de doute pour que l’artiste poursuive finalement dans cette voie de l’acceptation, avec une approche honnête, mais jamais frontale.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Manuel Mathieu devant une toile de son exposition «Dear Mélancolie»

À l’image de la nature qui l’entoure, son « premier professeur », l’artiste veut faire de la survie à la noirceur et au chaos une force. Il fait à ce propos remarquer que « se battre contre l’inconnu, l’humain le fait chaque jour ». La furie, The Witch, Lit étoilé ou encore L’oeil du massif, quelque chose d’aussi inquiétant que réconfortant émane de l’exposition, où Manuel Mathieu nous murmure devant chaque oeuvre de rester sur nos gardes, le temps que cette chère mélancolie s’évapore.

« Il ne s’agit pas d’une conclusion, mais d’une étape pour vivre autre chose. » Pour Manuel Mathieu, la mélancolie est également un état passager et suspendu que l’on peut s’autoriser à savourer et qui peut, parfois, se métamorphoser en résilience, nous sauver. « Il est essentiel pour moi de montrer, à travers mon travail, une énergie positive malgré les moments plus difficiles, de rebondir », explique l’artiste, qui ne dresse pas de mur entre ses émotions, son intimité et sa carrière. Et d’ajouter : « Tout est intrinsèquement lié, et je ne suis pas près de compromettre l’ensemble de ce qui m’anime. » Dear mélancolie traduit, de fait, l’expansion de l’art d’un Manuel Mathieu que rien, et surtout pas le vague à l’âme, ne semble susceptible d’arrêter.

Une aura éclatante

 

« Je sens la maturité de ton âme dans ton travail », s’est justement fait dire l’artiste de 35 ans par une visiteuse lors d’une exposition récente à Pékin. « Ce n’est pas un discours que l’on tient en Occident. Quelques artistes explorent ce rapport spirituel à leur travail, mais ce sont des outsiders », croit-il. Manuel Mathieu se considère aujourd’hui comme un de ceux-là.

« Le public chinois aborde l’art avec spiritualité, et je me reconnais dans cette démarche qui, je l’espère, saura convaincre le public montréalais. » À l’inverse, Manuel Mathieu est irrité par notre vision étriquée de la culture et la propension à étiqueter les genres. « Vouloir toujours mettre des mots sur les choses est un élitisme qui empêche la vraie démocratisation de l’art. Quelqu’un qui n’y connaît rien a autant à dire que quelqu’un qui l’a étudié. L’art permet de ressentir les choses et, s’il y a une hiérarchie dans le ressenti, cela signifie, à mon sens, que l’on compromet l’humanité d’une personne », souligne celui qui met un point d’honneur à rester ouvert et inclusif.

Photo: Guy L'Heureux «OBE», de Manuel Mathieu

Manuel Mathieu estime que, s’il a trop longtemps été enfermé dans des sujets trop précis, tout a changé quand il a commencé à réfléchir à l’aura des oeuvres. « Je me suis mis à travailler sur des projets qui remettent en question le rapport entre la figuration et l’abstraction. Je trouve que cette dichotomie, cette bipolarité est obsolète. Ce n’est pas l’un ou l’autre, mais l’un avec l’autre », indique-t-il avec l’idée de lier le conceptuel, l’émotionnel et le rationnel. « C’est là que je suis tombé dans le plus personnel, ma mélancolie. »

Bien qu’il ait appris à expliquer de façon concrète et académique sa démarche artistique pendant ses études au Goldsmiths College de Londres, Manuel Mathieu opte désormais pour une conversation franche avec son public. « Chacun de mes tableaux possède sa propre intelligence, son tempo, et n’a pas besoin de justifier sa présence », observe-t-il. Pour cette raison, il s’intéresse d’autant plus à la subjectivité de l’autre face à son énergie visuelle. « Je souhaite vraiment savoir ce que ressentent les visiteurs lorsqu’ils fréquentent la galerie Hugues Charbonneau, quelle est leur perception de la mélancolie. »

«Dear mélancolie», de Manuel Mathieu

À la galerie Hugues Charbonneau, jusqu’au 22 octobre

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