La commandite culturelle contaminée

Les commandites accordées par la Fonderie Horne à des organismes artistiques et festifs de la région de Rouyn-Noranda ont fait l'objet d'une critique dans une lettre ouverte publiée dans «Le Devoir». 
Photo: Étienne Ravary Le Devoir Les commandites accordées par la Fonderie Horne à des organismes artistiques et festifs de la région de Rouyn-Noranda ont fait l'objet d'une critique dans une lettre ouverte publiée dans «Le Devoir». 

L’argent n’a pas d’odeur ? Hum. À Rouyn-Noranda, les revenus de la Fonderie Horne sentent l’acide sulfurique, l’antimoine, le manganèse, le mercure, l’arsenic, le sélénium, le zinc, le plomb, le nickel et bien d’autres éléments encore du tableau périodique.

Tous ces contaminants sont rejetés dans l’air environnant depuis des décennies : 212 tonnes de métaux en 2021 selon les données de l’inventaire national des rejets polluants d’Environnement Canada. La fonderie appartient à la multinationale Glencore, présente dans 43 pays, qui a déclaré 19 milliards de dollars de profit au premier trimestre cette année, et 203 milliards de revenus bruts en 2021.

Cette montagne de fric sent aussi le soufre jusque dans ces retombées culturelles. Les commandites accordées par l’entreprise à des organismes artistiques et festifs de la région ont fait l’objet d’une critique aussi sévère qu’exceptionnelle dans une lettre ouverte publiée dans Le Devoir il y a quelques jours. La liste des signataires abitibiens comprend des militants écologistes et des artistes, dont Richard Desjardins, conscience malheureuse de ce coin du monde développé par le capitalisme d’extraction.

« Avec tout ce qu’on apprend dans les derniers mois, les différents partenariats entre les organisation culturelles et le géant […] nous paraissent illégitimes, dit le texte. Le sous-financement chronique de la culture pousse les festivals à cautionner les méthodes d’écoblanchiment de multinationales écocidaires […]. »

D’où la demande adressée à « toutes les organisations culturelles qui constituent le coeur battant de Rouyn-Noranda de mettre fin à leur collaboration avec la Fonderie Horne ». Cinq de ces organisations sont nommément identifiées : la Ginguette chez Edmund (pour Ed Horne, fondateur de la fonderie), le Festival des guitares du monde en Abitibi-Témiscamingue, le Festival du cinéma international en Abitibi-Témiscamingue, le Festival de musique émergente et Osisko en lumière.

La faute au système

 

La décision est prise chez Osisko en lumière : il n’est pas question de renoncer au mécénat de Glencore. « Nous sommes très contents que la Fonderie s’implique dans le soutien de la culture », dit Frédéric Roy-Hall, directeur général de la Corporation des Fêtes pour tout le monde, qui chapeaute l’événement.

M. Roy-Hall répète que les citoyens « ont le droit de donner leur opinion sur les commandites » et qu’il comprend très bien les inquiétudes des gens par rapport à la pollution industrielle. « On se conçoit comme un organisme apolitique, ajoute toutefois le directeur général. Notre rôle c’est d’être un passeur de culture. Notre rôle n’est pas de nous impliquer dans le débat social. »

Pour M. Roy-Hall, la critique se trompe de cible. « Le modèle québécois du financement des organismes culturels exige que tout grand événement attire des commanditaires, résume l’administrateur. Sans commandites, nous n’aurions pas de subventions. […] Dans les faits, la lettre ouverte publiée dans Le Devoir s’adresse donc au système de financement des festivals. »

Le modèle québécois du financement des organismes culturels exige que tout grand événement attire des commanditaires. Sans commandites, nous n’aurions pas de subventions. […] Dans les faits, la lettre ouverte publiée dans Le Devoir s’adresse donc au système de financement des festivals. 

 

La Guinguette a refusé de commenter la situation, et les trois autres festivals interpellés par l’attaque n’ont pas répondu aux demandes d’entrevue du Devoir. M. Roy-Hall assure avoir eu des discussions avec ses homologues et affirme que, pour l’instant, la volonté unanime est de conserver les contributions de l’entreprise controversée.

Commandites et communauté

 

Les contributions privées en dons ou en commandites peuvent atteindre plus de 25 % du financement d’un organisme culturel, mais varient beaucoup en fonction du budget et du domaine d’activité ; les festivals et la musique en attirent beaucoup plus que le théâtre ou la danse. Statistique Canada a documenté l’augmentation constante des contributions privées pour les arts de la scène partout au pays, jusqu’à la crise pandémique qui a coupé net cet élan compensé par la hausse des contributions du secteur public ces deux dernières années.

Certaines moutures d’Osisko en lumière ont attiré jusqu’à 90 partenaires du secteur privé. Il en reste une soixantaine en 2022. Bon an, mal an, les mécènes et les donateurs fournissent entre 10 et 12 % des revenus du festival.

« Plus votre organisation est grande et prestigieuse, plus les commanditaires ont envie de s’associer à vous, résume François Colbert, titulaire de la Chaire de gestion des arts Carmelle et Rémi-Marcoux de HEC Montréal. Plus les organismes sont petits ou marginaux, moins ils attirent du public et moins ils sont intéressants pour les compagnies. »

Le professeur Colbert voit deux raisons principales pour expliquer le mécénat d’entreprise. D’abord, rejoindre ses clients. Ensuite, soutenir une meilleure réputation, passer pour un bon citoyen dans la communauté.

Glencore respecte le schéma. « Pour la Fonderie, la vitalité artistique et culturelle est essentielle à une communauté. C’est dans cet ordre d’esprit que nous investissons dans plusieurs initiatives afin que les citoyens de Rouyn-Noranda, dont font partie la grande majorité de nos employés, puissent bénéficier d’une offre culturelle et artistique variée », écrit auDevoir Cindy Caouette, surintendante des communications et des relations avec la communauté de la compagnie.

En 2021, 83 projets de différents secteurs ont reçu de l’aide financière, pour un total de 485 730 $, soit 6000 $ environ par organisme, selon le dernier bilan annuel. Les déductions fiscales (de 16 à 29 % selon les ordres de gouvernement) diminuent les frais réels.

Subvention de la subversion

 

La lettre ouverte des critiques du mécénat de Glencore parle d’« investissement dans l’image ». Ça existe et ça s’est vu. Le Conseil des arts du Maurier, ça vous dit quelque chose ?

Plusieurs musées du monde (Serpentine et Tate de Londres, Louvre, Guggenheim…) ont récemment coupé les ponts avec la famille Sackler qui contrôlait Purdue Pharma, l’entreprise en partie responsable de la récente crise des opioïdes. Le grand prix de la Mostra de Venise vient d’être remis au documentaire All the Beauty and the Bloodshed de l’Américaine Laura Poitras sur la photographe Nan Goldin, qui a pris la tête d’un combat contre ce blanchiment culturel de réputation.

La lettre ouverte qui demande l’arrêt des commandites à Rouyn-Noranda évoque aussi « la peur de critiquer l’entreprise par crainte de mettre en péril les finances des organismes subventionnés ». Les arts et la culture (dont les cinq événements interpellés) ont reçu 119 165 $ l’an dernier. C’est en gros l’équivalent du salaire annuel d’un mineur de la Glencore.

Les conseilleurs ne sont pas les payeurs, dit le proverbe. Seulement, à ce relativement faible niveau de contribution, les payeurs peuvent-ils contrôler les productions artistiques ? « Pendant la crise des finances publiques dans les années 1980, le ministère de la Culture s’est mis à pousser sur les entreprises culturelles pour qu’elles aillent chercher des fonds privés, explique le professeur François Colbert. La résistance très forte provenait de la crainte de se faire dicter leur ligne artistique. Ça ne s’est jamais produit. »

Les politiques culturelles contemporaines semblent plutôt reposer sur la subvention de la subversion. J’aime Hydro, le spectacle documentaire encensé de Christine Beaulieu rappelant les impacts de la construction de barrage ou de pylônes sur l’environnement, est repris chez Duceppe cet automne, un théâtre commandité par Hydro-Québec…

À voir en vidéo