«L’imaginaire radical II : désoeuvrer la valeur »: l'offensive alternative

Tania Willard, «Basket Rescue Operation (talking to Peter Morin and remembering Dana Claxton’s talk for the CAMDO in Whistler)» de la série «Only Available Light», 2016 (panier en écorce de bouleau récupéré chez un antiquaire).
Photo: Matthew Vicari Tania Willard, «Basket Rescue Operation (talking to Peter Morin and remembering Dana Claxton’s talk for the CAMDO in Whistler)» de la série «Only Available Light», 2016 (panier en écorce de bouleau récupéré chez un antiquaire).

Le monde de l’économie, avec son autorité, ses dédales, ses hypocrisies, a tout pour rebuter. Pourtant, l’exposition « économique » avec laquelle le centre Vox inaugure son automne a tout pour séduire : des oeuvres avec de l’aplomb, des images à faire sourire, des projets apaisants, des idées porteuses d’espoir. Et si de nouvelles voies étaient (enfin) possibles ?

L’équipe de commissaires (Erik Bordeleau, François Lemieux, Marilou Lemmens, Bernard Schütze) a réuni dix artistes — plus, si on tient compte de la présence de deux collectifs, dans une sorte d’offensive visant l’ordre établi. Leur cible ? L’économie, qualifiée d’institution. Leur stratégie ? « Désoeuvrer la valeur ».

La finance, la productivité, le commerce, la cryptoéconomie et même le marché du carbone sont évoqués par une quinzaine d’oeuvres réalisées depuis 2012. Indirectement la plupart du temps, car l’exposition L’imaginaire radical II. Désoeuvrer la valeur s’attarde davantage à véhiculer les valeurs du don, du partage, de la coopération…

Dans le feuillet distribué au public, François Lemieux parle certes de « projets artistiques qui dénoncent la violence économique et ses effets ». Bernard Schütze évoque un « glissement » vers l’art, « champ de productivité improductive ». « [L’art] constitue un lieu privilégié d’opérations inopérantes », dit-il. Face à la spéculation et aux hypothétiques argumentaires de vente — « une invocation rituelle du futur », commente Erik Bordeleau —, l’idée serait de résister par un autre imaginaire.

Idées radicales

 

Radical, l’imaginaire artistique ? Pas de doute lorsqu’il mène à une inéditeassociation avec des abeilles et crée l’« organisation démocratique interespèce » Beecoin — Beeholders — BeeDAO, l’oeuvre du collectif berlinois ZK/U que les visiteurs découvrent en sortant de l’ascenseur.

Photo: Slinko Slinko, «Economy of Means», 2017

Chez l’artiste californienne Amy Balkin, la radicalité se manifeste par une bataille mêlant bureaucratie, diplomatie et écologie afin d’inscrire l’atmosphère terrestre sur la liste du patrimoine de l’humanité. Exposée en fin de parcours, Public Smog (en cours depuis 2004) consiste en une vaste collection de lettres adressées aux pays membres de l’UNESCO et les refus reçus en retour. Fumisterie ? Les commissaires vous laissent le soin d’en juger.

Malgré le ton utopiste derrière ce « désoeuvrer la valeur », des projets sont ancrés dans la réalité et dans le présent, loin de la spéculation financière. L’actualité autour des gestes de réparation et de restitution envers les communautés autochtones résonne dans un panier en écorce de bouleau. Tania Willard, artiste de la nation Secwepemc (Colombie-Britannique), a découpé au laser une de ses parois pour y inscrire, en anglais, « donnez tout et recommencez à zéro ».

L’appel à une économie autre que celle basée sur l’exploitation et la dépossession prend un détour plus poétique avec Gabrielle L’Hirondelle Hill. L’artiste métisse n’en utilise pas moins une matière très concrète, le tabac, qu’elle transforme sous plusieurs formes : drapeau, peluches, et même de l’encre qu’elle a étalée de manière radicale sur un mur nu.

Davantage qu’une plante, le tabac est le symbole du renversement d’ordre que proposent les commissaires. Devenu marchandise depuis la colonisation, le tabac est depuis toujours au coeur « des principes des économies autochtones : la réciprocité et l’interdépendance, la dispersion et le don, plutôt que l’accumulation », lit-on dans le feuillet.

Une manif d’art

Ancrée à gauche, l’expo prend des airs de manifestation avec le drapeau Orinico Note (2016) de L’Hirondelle Hill, ou avec l’immense murale que Balkin a créée avec sa paperasse. Les revendications se font en sourdine, chez elles comme chez arkadi lavoie lachapelle, artiste de Montréal dont l’installation digne d’un columbarium s’affranchit de l’industrie des pompes funèbres.

Photo: Gabrielle L'Hirondelle Hill Gabrielle L’Hirondelle Hill, «Cousin», 2019.

De Núria Güell, l’oeuvre Intervención #1 (2012) se laisse, elle, entendre de loin et de manière répétitive, presque comme un ver d’oreille. La stratégie de l’artiste catalane tient pourtant de la clandestinité et découle d’un processus visant à s’approprier les politiques tordues de l’accès au logement qui bénéficient aux banques. Fumisterie, disiez-vous ? Une très sonore vidéo, une (vraie) porte et un document juridique prouvent que cela est bien réel.

C’est par la vidéo et les dessins de Slinko, autre artiste des États-Unis, qu’on passe les moments les plus jouissifs. À la fois déjantés et hyperprécis, ses récits mettent en scène des baguettes et autres miches de pain pour personnifier autant les travailleurs aliénés que les symboles économiques qui mènent le monde.

Mais c’est par l’autre artiste de Montréal, AM Trépanier, que vient le coup d’éclat. L’installation dans le souffle de c. (2022) aborde un secteur délicat : le travail du sexe.

Fanzines, livret documentaire, photos, vidéos et une enseigne lumineuse destinée aux passants de la rue Sainte-Catherine composent l’oeuvre qui penche pour la légalisation de la prostitution. Elle décrit, sans jugement de valeur, une autre économie, marginale et tenue au secret. Les commissaires ont joué d’audace en donnant à Trépanier l’espace le plus visible. Avec raison : l’édifice qu’occupe Vox depuis dix ans a été bâti sur les ruines d’un ancien coin chaud. L’embourgeoisement d’une ville fait toujours des victimes, rappelle l’exposition.

L’imaginaire radical II. Désoeuvrer la valeur 

Vox – Centre de l’image contemporaine, jusqu’au 3 décembre

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