Arbus intemporelle

Un rare portrait de la photographe Diane Arbus, réalisé à New York, vers 1968
Photo: Diane Arbus Un rare portrait de la photographe Diane Arbus, réalisé à New York, vers 1968

Elle souhaitait photographier chaque individu, se rendre partout où elle trouverait les « rites, coutumes et usages américains ». Son affection pour le genre humain dans toute sa richesse — sa diversité, pour reprendre le terme dans l’air du temps — a permis à Diane Arbus (1923-1971) de léguer un ensemble d’images d’une étonnante actualité. Plus de cinquante ans après sa mort.

L’exposition Diane Arbus : Photographies, 1956-1971, qui se tient au Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM) jusqu’en janvier, nous ramène certes à une autre époque. Celle où les différences de genre, de taille, d’apparence étaient suspectes. Certains titres, laissés tels que l’artiste les a choisis, évoquent quant à eux un vocabulaire suranné — travestis, ou « female impersonnators » en anglais, par exemple.

Son regard, que l’on ressent dans presque chacune des images tant ses sujets lui répondent des yeux, ne juge pas. Il se montre attentionné, respectueux, sensible. « Son approche est très humaine, explique Sophie Hackett. Arbus cherchait à sortir de son background. Elle a su montrer la complexité de l’humanité. Je suis sidérée par ce qu’elle a pu voir. »

Conservatrice de la photographie dans un autre musée des beaux-arts, l’Art Gallery of Ontario (AGO), Sophie Hackett signe cette première rétrospective Arbus en sol canadien depuis 1991. Elle a travaillé à partir de la collection du musée torontois, qui possède depuis 2017 le plus grand ensemble d’oeuvres de la New-Yorkaise.

« Le Metropolitan Museum, de New York, a les archives, les négatifs, les carnets et des tirages, mais nous [l’AGO] avons la plus importante collection de tirages », précise-t-elle.

Lancée juste avant la pandémie, en février 2020, l’exposition de quelque 150 photos sur les 522 conservées à Toronto est partie ensuite au Danemark avant de revenir au pays. La version montréalaise, montée avec la collaboration d’Anne Grace, conservatrice de l’art moderne au MBAM, a été réduite de moitié, sans pour autant donner l’impression de nous priver de quelque chose.

Vraies jumelles, Roselle, N. J. (1966), oeuvre emblématique qui a notamment inspiré Stanley Kubrick pour deux des terrifiants personnages de Shining, en fait partie. Tout comme Enfant tenant une grenade en jouet dans Central Park, N. Y. C. (1962), Couple d’adolescents dans Hudson Street, N. Y. C. (1963) ou encore Nain mexicain dans sa chambre d’hôtel, N. Y. C. (1970), autres images marquantes dans l’imaginaire collectif.

Portraitiste et technicienne

 

Le parcours respecte une rigoureuse chronologie pour le moins surprenante et permet, aux yeux des commissaires, de bien suivre l’évolution d’une carrière tout en noir et blanc. Les soubresauts sont fréquents, faisant passer du portrait d’une mère et son enfant à un cracheur de feu. Cela dit, le cirque, la nudité, la photographie de rue (ou au parc) et la quête identitaire reviennent d’une salle à l’autre.

Portraitiste reconnue, Diane Arbus a aussi exploré les techniques d’impression. Or, une bonne part des tirages ont été réalisés de manière posthume, dès 1972, lors de la première rétrospective tenue au Museum of Modern Art (MoMA) de New York. C’est l’ancien acolyte de l’artiste, Neil Selkirk, qui est l’autorité en la matière. Mais même lui a dû chercher les trucs propres à Arbus, selon Sophie Hackett, qui a enregistré une conversation avec l’homme aujourd’hui âgé de 75 ans.

« Ça lui a pris des mois pour savoir ce qu’elle faisait. Il a fini par découvrir qu’elle collait du carton déchiré sur l’agrandisseur, dit-elle, en pointant les marges peu rectilignes des photographies. On ne connaîtrait pas Diane Arbus sans la patience de Neil Selkirk. »

Sophie Hackett reconnaît à Arbus d’avoir ouvert les portes de l’art à la photographie en devenant, en 1971, la première à occuper la page couverture d’un magazine spécialisé, Artforum. L’exposition montre l’importance que la presse imprimée a eue pour celle qui n’a presque jamais quitté New York. Une vitrine montre des exemplaires d’Esquire, un mensuel « pour hommes » où Arbus publie en 1960 ses images pour la première fois. Elle a constamment trouvé appui dans les périodiques généralistes jusqu’à cette présence dans Artforum, qui met « la photographie au même niveau que les autres arts », selon Sophie Hackett.

Auparavant, en 1967, l’exposition New Documents au MoMA est considérée comme un point décisif dans la reconnaissance, du moins, de Diane Arbus — on y trouvait aussi Lee Friedlander et Garry Winogrand. « Leur but n’a pas été de réformer la vie, mais de la connaître, non de persuader, mais de comprendre », écrivait à leur sujet John Szarkowski. D’Arbus, le commissaire de New Documents avait retenu Vraies jumelles… et Couple d’adolescents…, mais aussi Portoricaine avec un grain de beauté, N. Y. C. (1965) ou Travesti montrant la naissance de ses seins, N. Y. C. (1966), également exposées au MBAM.

Celle qui aurait été centenaire en 2023 n’a jamais voulu photographier que le présent, qualifiant son travail « d’anthropologie contemporaine ». « Ce sont nos symptômes et nos monuments, écrivait-elle au sujet des cérémonies qu’elle cherchait à documenter. Je veux en garder la trace, car ce qui est cérémoniel et curieux et banal deviendra légendaire. »

Diane Arbus : photographies, 1956-1971 

Musée des beaux-arts de Montréal, du 15 septembre 2022 au 29 janvier 2023

À voir en vidéo