Quarante ans de portes tournantes

Hédy Gobaa au travail. 
Photo: Nazdar Roy Hédy Gobaa au travail. 

Le numérique est partout, son impact, réel, et c’est sur ce constat qu’ont travaillé treize artistes lors du Symposium international d’art contemporain de Baie-Saint-Paul. L’événement, qui se termine dimanche, a fêté ses 40 ans sous l’intitulé Connecté-interconnecté. Le monde numérique en question.

Devant son ordinateur, Serge Clément semble heureux, en ce vendredi après-midi, à une semaine de la fin des activités. Si le photographe tire un bilan positif de sa participation, ce qui lui donne le sourire, c’est le calme qui règne dans l’ancienne école, quartier général du symposium, après la tempête de la veille.

« Des portes tournantes », précise-t-il, ravi de sa formule pour décrire la foule qui s’était présentée. Presque tous les artistes rencontrés en parlaient. Même si la direction n’a pu en confirmer le nombre, 200 personnes en cinq heures se seraient présentées.

Serge Clément était prêt. Sur le tableau vert autrefois indispensable aux professeurs, il a inscrit les sujets à discuter, notamment son parcours : des expositions aux livres photographiques, à ses actuelles explorations du cinéma.

« On m’avait dit de préparer la cassette, mais je n’en voulais pas, dit celui qui a trouvé l’expérience enrichissante. Les gens posent des questions pertinentes, ça force à aller loin dans la réflexion. »

Carolyne Scenna est persuadée d’avoir sorti la cassette, tellement, en un mois, elle a « parlé, parlé, parlé ». Sans regret.

« On peut faire exister un travail juste par la parole. Ça le fait évoluer sans que ça soit perceptible », dit celle qui projetait de réaliser des vidéos inspirées de phénomènes Web comme le déballage (unboxing).

Photo: Nazdar Roy Michel Boulanger.

Serge Clément et Carolyne Scenna admettent avoir fait avancer leurs projets, sans la pression de les conclure. À partir de ce que le cinéma lui apporte — des images, le concept de montage et un « espace écran » —, le premier explore désormais la création « d’expositions virtuelles dans des institutions réelles ». La seconde a exploité son atelier comme studio d’animation et installation d’objets, habitée par l’idée de faire de l’image une matière sonore, concrète et lourde comme les deux mains de 20 livres qu’elle filme image par image (stop motion).

Familiarités

 

En quarante ans, le rendez-vous charlevoisien a beaucoup changé. Il a abandonné le « jeune peinture » des débuts pour s’ouvrir à tous les genres et à toutes les générations. Il a migré de l’aréna municipal qui a fait sa renommée à l’édifice scolaire caché derrière le musée d’art. Les artistes n’accueillent plus le public dans une aire ouverte et cacophonique, mais dans des salles individuelles. Un élément colle cependant à la manifestation : sa popularité.

« On est dans le même achalandage qu’en 2019, proche des 10 000 visiteurs [finaux] », dit Sandra Lavoie, directrice générale par intérim. Après l’annulation de l’édition 2020 et la version amputée des artistes étrangers l’an dernier, 2022 ressemble à un retour à la normale, comme le veut l’expression galvaudée.

La thématique [pointe les] aspects novateurs de la technologie, mais aussi son impact négatif sur nos vies.

 

Sans grandes célébrations autour du 40e, le symposium a roulé à son habitude, parsemant les journées d’activités ponctuelles. L’aspect festif se manifeste là, à l’instar du spectacle de clôture confié au groupe électro-pop Qualité Motel.

La présente édition et les deux suivantes ont leur touche maison : Anne Beauchemin, nommée directrice artistique (ou commissaire), gravite autour du symposium et du Musée d’art contemporain de Baie-Saint-Paul depuis longtemps. Une des expositions en cours au musée est de sa main. Elle a également rédigé deux études du symposium, l’une sur la période 1982-1999, l’autre sur les années 2000 à 2011.

« Le numérique, comme sujet de réflexion, n’avait jamais été abordé [au symposium], dit Anne Beauchemin, qui y voit un thème rassembleur. Ça ouvre le terrain pour la conversation. La thématique [pointe les] aspects novateurs de la technologie, mais aussi son impact négatif sur nos vies. »

Boutades et dépaysements

 

Basé sur la rencontre, le symposium est un des rares au Québec, sinon le seul à faire naître, en un mois, une oeuvre devant public. La majorité des artistes n’arrive qu’avec quelques matériaux et une idée sur papier. Ou sur écran.

Michel Boulanger reçoit les gens avec son dessin 3D, visible sur l’ordinateur à l’entrée de son local. Ce croquis, précis et détaillé comme seul un logiciel de modélisation peut le rendre, et malléable « comme de la pâte à modeler », dit l’artiste, donne une idée de la vaste sculpture qui a lentement pris forme : un assemblage en bois, peint en noir et couvert de lignes blanches.

Ce dessinateur d’animation a voulu se moquer, un peu, des technologies numériques qui permettent de réaliser des maquettes fil-de-fer (ou wireframe). Il a opté pour le bois de grève, malgré ses noeuds et ses déformations peu en accord avec les lignes parfaites du logiciel.

« C’est une boutade, admet-il. Tout est déréalisé dans le wireframe. C’est virtuel, transparent. Avec moi, c’est l’inverse, on ne voit que [l’objet], un univers 3D de fortune, avec des matériaux pauvres. »

Photo: Nazdar Roy Carolyne Scenna.

Plusieurs artistes n’ont intégré qu’une fois sur place le numérique (et les réseaux sociaux), comme outil de recherche ou de cueillette. D’autres sont arrivés les deux mains dedans, voire les deux oreilles. C’est le cas de Sylvie Laplante, une des rares artistes sonores dans l’histoire du symposium. Elle a passé le mois à créer une oeuvre à multiples canaux, diffusée jusque dans la cage d’escalier de l’ancienne école.

À ses enregistrements en banque, elle a ajouté des sons captés à Baie-Saint-Paul. Elle a trié tout ça, l’a dépouillé de ses « parasites » et de ses éléments familiers pour obtenir une composition qualifiée de « dépaysement sonore ».

« C’est par le numérique visuel que je transforme le son », dit celle qui ne s’éloignait de son clavier que pour parler aux gens. Et pour leur décrire le graphique sur l’écran géant, branché sur un logiciel de lecture multimédia.

Oli Sorenson se nourrit du monde numérique, le transforme en peinture à l’acrylique et finit par le rendre à nouveau virtuel — ses oeuvres prendront la voie du marché cryptographique, mais avec une monnaie moins énergivore, assure-t-il.

« Je m’inspire du nuage Internet et de la mythologie [le rendant] éphémère et vaporeux. Mais avec la consommation d’énergie et l’obsolescence planifiée, son impact sur l’environnement est réel », dit celui pour qui le virtuel est une fausse prétention.

Le 40e Symposium n’aura pas été un leurre : les artistes étaient là, en chair et en os, pleins d’idées et… de mots.

Jérôme Delgado était l’invité du Symposium international d’art contemporain de Baie-Saint-Paul.
 

Connecté-interconnecté Le monde numérique en question 

40e Symposium international d’art contemporain de Baie-Saint-Paul, jusqu’au 28 août

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