Quand l’artisanat trouve ses lettres de noblesse

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Le céramiste Trevor Baird dans son atelier de la rue Chabanel

Céramique, textiles, perlage… Des pratiques artistiques auparavant considérées comme des « métiers d’art » se tournent désormais vers des formes plus expérimentales et s’imposent plus que jamais dans le milieu de l’art contemporain québécois. On en voit davantage dans les musées, les collectionneurs en redemandent, et on pourra en retrouver à la foire Papier de Montréal la semaine prochaine.

« Quand j’ai commencé mes études en céramique, j’ai senti une première vague d’intérêt, mais aujourd’hui, encore plus de gens s’essaient, parce que tout est à inventer », raconte Trevor Baird, un céramiste montréalais né en Colombie-Britannique rencontré dans son studio, rue Chabanel.

Cet artiste dans la jeune trentaine propose des dimensions « inexplorées » au Québec pour son médium d’argile et de glaçure, selon Sophie Latouche, commissaire à la galerie Projet Pangée qui le représente. « Trevor exploite beaucoup le vase et la répétition. Il joue avec l’idée de transformer des objets industriels fonctionnels en oeuvres sculpturales », dit-elle.

Photo: Adil Boukind Le Devoir Elisabeth Perrault, artiste textile dans son studio du Mile-End

Des vases colorés, des bases de lampes disproportionnées et des récipients de toutes sortes couvrent les nombreuses étagères du studio bigarré de l’artiste. Reconnu pour imprimer des dessins inspirés de bandes dessinées sur des objets traditionnellement fonctionnels, Trevor Baird remet en cause la notion même d’artisanat dans sa pratique.

Trevor Baird est aussi très populaire aujourd’hui. Il a notamment présenté une imposante installation de vases à l’exposition La machine qui enseignait des airs aux oiseaux (2020), la dernière grande exposition du Musée d’art contemporain de Montréal avant sa relocalisation pour des travaux. Il représentera également Projet Pangée à la foire Papier, avec quelques nouvelles pièces.

« L’amour de l’artisanat vient aussi des collectionneurs. Certains nous surprennent avec leurs connaissances techniques », soutient Sophie Latouche. La commissaire explique que des jeunes galeries comme la sienne se tournent donc vers une plus grande variété de médiums, et qu’il est « naturel » pour elle de présenter le travail de Trevor Baird à la foire Papier.

Photo: Adil Boukind Le Devoir L’artiste textile construit diverses métaphores à partir d’objets qui constituent ses œuvres.

Christine Bernier, professeure experte du marché de l’art, explique que l’artisanat devient désormais « aussi fort » que l’art numérique. « Les cinq dernières expositions que j’ai visitées proviennent d’artistes qui aiment fabriquer des objets », dit-elle.

« La céramique et les textiles reviennent au-devant de la scène, alors qu’on n’en voyait pas du tout en art contemporain depuis vingt ans », résume Christine Bernier.

Le baccalauréat en céramique de l’Université Concordia, le seul programme universitaire entièrement consacré à ce médium au Québec, connait même une augmentation du nombre de demandes d’admission. « Les demandes ont augmenté d’environ 75 % depuis mes douze années d’enseignement », selon l’artiste et professeure Linda Swanson. Trevor Baird a d’ailleurs gradué du programme en 2017.

Vecteurs de « reconnexion »

Linda Swanson, qui fait de la céramique depuis une vingtaine d’années, explique que la céramique et d’autres médiums artisanaux s’orientent désormais vers des « préoccupations plus sociales et environnementales », et que c’est ce qui explique que plus de jeunes s’y intéressent. « Il y a aussi comme une reconnexion intrinsèque avec la nature et la matière qui plait beaucoup », ajoute-t-elle.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Des vases colorés, des bases de lampes disproportionnées et des récipients variés peuplent le studio du céramiste Trevor Baird.

Les textiles prennent également plus de place au Québec grâce aux « artistes autochtones qui ont une tradition de textiles », affirme Christine Bernier. Parmi les figures de proue de cette tendance, les artistes multidisciplinaires Nadia Myre et Caroline Monnet, respectivement anichinabée et d’origine algonquine, ont résolument percé au sein des institutions.

C’est ainsi que la percutante installation The Scar Project, de Nadia Myre, est exposée parmi la collection permanente d’art actuel du Musée national des beaux-arts du Québec, et que Caroline Monnet a fait l’objet d’une première exposition solo au Musée des beaux-arts de Montréal à l’été 2021.

Élisabeth Perrault, une jeune artiste montréalaise qui travaille les textiles, raconte quant à elle avoir adopté ce médium pour mieux traiter l’aspect « haptique » de ses pièces. « C’est le fait de voir des textures qu’on s’imagine toucher ou ressentir physiquement, et qui font sens dans les oeuvres », dit-elle.

Son travail transcende même les frontières du marché de l’art contemporain. L’an dernier, elle s’est fait repérer par Patrick Watson, qui lui a proposé de réaliser le vidéoclip de sa chanson Better in the Shade, en stop motion, constitué de personnages et d’objets de tissus.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Des vases colorés, des bases de lampes disproportionnées et des récipients variés peuplent le studio du céramiste Trevor Baird.

« Le textile me permet aussi de récupérer littéralement des objets et des motifs qui me correspondent », explique Élisabeth Perrault. Comme Trevor Baird, elle construit diverses métaphores à partir d’objets qui constituent ses oeuvres : « Les objets peuvent signifier directement des sensations, par exemple, pour moi, les épingles — qu’elle utilise beaucoup — renvoient à l’inconfort. »

Un phénomène international ?

L’histoire de l’art a connu de nombreux regains d’intérêt, dans les derniers siècles, pour les pratiques artisanales. Pour ne nommer que ceux-là, les mouvements Arts and Crafts (Angleterre, XIXe siècle) et Bauhaus (Allemagne, XXe siècle) avaient comme philosophie fondatrice de développer l’artisanat comme rempart à l’industrialisation et à la dématérialisation de l’art.

Selon la commissaire de Projet Pangée, Sophie Latouche, le phénomène actuel de « retour » à l’artisanat est même « très fort » à l’international « depuis une dizaine d’années », surtout en France, en Angleterre, en Italie et aux États-Unis. L’influent magazine londonien Frieze a même consacré un article au phénomène en 2019, intitulé « Is Craft Back in Fashion ? » (« Est-ce que l’artisanat revient à la mode ? »). De son côté, Linda Swanson dit avoir été « impressionnée » par l’importance des métiers d’art à la Biennale de Venise cette année.

« Attention, c’est le verre soufflé qui s’en vient », avertit Sophie Latouche, en riant.

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