À Kassel, la marche à suivre

*foundationClass collective, «Becoming», 2022, vue de l’installation au Fridericianum, à Kassel
Photo: Frank Sperling *foundationClass collective, «Becoming», 2022, vue de l’installation au Fridericianum, à Kassel

Alors que le milieu de l’art contemporain carbure à fond de train sur la renommée de vedettes, figures de l’art dites isolées, de héros et parfois d’héroïnes ayant une vision unique du monde — ou du moins c’est ce que les galeries les vendant prétendent —, la documenta de Kassel a confié au collectif d’artistes indonésien ruangrupa, fondé en l’an 2000, le mandat de commissaire à la 15e édition de ce prestigieux événement.

Dans un jeu de pertinente mise en abyme, ce regroupement de créateurs a lui-même invité 14 autres collectifs, organisations et institutions à vocation communautaire — dont la majorité n’est pas occidentale. Ces collectifs convièrent par la suite 53 autres artistes du monde entier à se joindre à cette manifestation artistique, habituellement l’une des plus fortes intellectuellement. Une documenta à l’ère postcoloniale qui s’inspire du « lumbung », mot indonésien désignant une grange à riz communautaire,ce qui permet ici d’imaginer « une économie alternative de collectivité, de constitution de ressources partagées et de distribution équitable ». Le collectif d’artistes lumbung est « ancré dans le local », « basé sur des valeurs telles que l’humour, la générosité, l’indépendance, la transparence, la suffisance et la régénération ».

À notre époque où l’un des symptômes les plus malaisants en art est le phénomène de sa récupération comme divertissement et placement pour gens riches, souvent sans goût et sans culture, dictant aux musées leur « regard » — lui aussi absolument unique —, cette prise de position pour une création engagée dans la collectivité, plutôt qu’autour d’objets d’art, avait tout pour nous séduire. Enfin, on allait en découdre en grand avec l’art bourgeois de l’après-modernité ! La déception n’en fut que plus grande.

Une polémique qui a volé la vedette

Deux jours après l’ouverture de cette documenta le 18 juin, une gigantesque bannière intitulée People’s Justice [La justice du peuple], du collectif indonésien Taring Padi, a créé toute une onde de choc. On y voyait un soldat à tête de cochon, arborant une étoile de David et coiffé d’un casque du Mossad, et un homme tenant un gros cigare, portant des papillotes, avec de longues dents et un chapeau avec un insigne SS. Recouverte d’une bâche le 21 juin, l’oeuvre est démontée le lendemain. Même si Taring Padi, mouvement reconnu pour sa lutte contre la dictature de Suharto, commença par contester toute forme d’antisémitisme dans cette oeuvre, ce collectif présentait le 24 juin ses excuses, mais d’une étrange manière : « Nous avons appris de notre erreur et reconnaissons maintenant que nos images ont pris une signification particulière dans le contexte historique de l’Allemagne » ! Le même jour, la ministre de la Culture de l’Allemagne, Claudia Roth, annonçait vouloir reprendre plus de contrôle sur la documenta… Le 16 juillet, la directrice générale de l’événement, Sabine Schormann, démissionnait finalement, certains l’accusant d’être complaisante envers ces images antisémites. Cette polémique a fait ressortir les liens entre la documenta et le nazisme, à travers le passé hitlérien de plusieurs de ses fondateurs…

Il faut dire qu’avant même son ouverture, cette documenta était devenue le nouveau terrain du conflit israélo-palestinien. Fin mai, les locaux du groupe propalestinien Question of Funding furent vandalisés avec des graffitis évoquant des menaces de mort, après que le groupe fut dénoncé sur le Web comme étant anti-israélien. En avril, des autocollants antimusulmans étaient retrouvés à Kassel alors que d’autres autocollants énonçaient une « Solidarité avec Israël ».

Cet événement est rempli de présentations très didactiques, décrivant avec plein de bonne volonté les activités de groupes et d’artistes — actuels et même anciens — venant des quatre coins de la planète. L’art de la création collective ou réfléchissant la collectivité n’est donc pas un phénomène isolé. Certes. Heureusement. Et voilà un propos peu présent dans les musées d’art de la planète. Mais la notion d’art y semble souvent évacuée, remplacée par l’activité sociale et l’utopie communautaire qui détrône le mythe du génie isolé. On tombe souvent dans des considérations morales ou on réinvente tout simplement la roue avec un ton paternaliste qu’on croyait dépassé.

Rééduquer le milieu de l’art et les gens

Cet événement a même parfois des allures de camp de rééducation où nous devrions comprendre que nous sommes tous un peu coupables. Au Fridericianum, bâtiment principal, en se basant d’une manière simplifiée sur les recherches d’Emmi Pikler, l’artiste Graziela Kunsch explique comment l’enfant doit être autonome dans son apprentissage, une norme qui pourtant semble bien acceptée par la majorité…

Ce « redressement » des valeurs se poursuit avec le *foundationClass Collective qui souhaite faciliter l’accès à l’éducation des communautés migrantes souffrant de discrimination. Voilà une cause des plus nobles. Mais dans les textes imprimés sur des bannières, on en profite pour énoncer comment le professeur n’est jamais neutre, qu’il devrait ne pas se mettre au centre des activités [!] et que l’étudiant doit apprendre à devenir son propre professeur… On se croirait revenu au pire moment des utopies éducatives des années 1970.

Plus loin, on nous dit que les transformations importantes viennent de la pratique persistante de questionnements et de doutes… Quelle vérité de La Palice ! Dans un des panneaux créés lors d’ateliers, on nous explique « Comment voir les gens », pour de vrai. On y lira comment, dans leurs bonjours, des peuples d’Afrique se donnent le temps de saisir l’autre dans son entièreté… À un autre étage, le collectif Gudskul nous convie à des jeux sans compétition. Et cette idée de coopération est déclinée un peu partout, répétée ad nauseam.

La vertu de l’art ou l’art de la vertu ?

Les bonnes intentions font-elles bon ménage avec l’art ? L’art doit-il être moral ? Comme autrefois, de plus en plus de citoyens souhaitent un art vertueux. Cet événement en est le reflet. Ces citoyens voudraient des artistes aux moeurs irréprochables, permettant un jeu de transparence entre oeuvre et vie privée. On comprendra peut-être qu’une telle chose soit envisageable pour un grand public ne comprenant pas vraiment la notion d’art. Pourtant, de telles idées gagnent aussi du terrain dans le milieu des intellectuels et même des artistes, surtout à gauche, chez ceux qui ne constituent en fait souvent qu’une nouvelle droite déguisée…

Nous avions envie d’imiter Diogène de Sinope, qui, dans l’Antiquité, se promenait avec une lanterne, disant chercher un homme, un vrai. Sauf qu’ici, à Kassel, nous cherchions les oeuvres d’art. Il y a certes, par exemple, l’intervention Horizontal Newspaper de Dan Perjovschi, oeuvre qui sait à la fois mêler engagement politique et art de la caricature… Mais c’est plutôt une exception.

Cet événement souhaitait donner des voix à ceux qui ne sont pas entendus dans le milieu de l’art trop centré sur l’argent. On y sentira aussi une planète en colère de sa colonisation par les Européens. Mais de bonnes intentions font-elles de bonnes oeuvres ? Loin de là.

documenta 15

Commissaire : ruangrupa. À Kassel, en Allemagne, jusqu’au 25 septembre.



À voir en vidéo