«General Idea»: des G.I., en vrais queers avec paillettes

General Idea, The 1970 Miss General Idea Pageant [Le concours de beauté Miss General Idea 1970], performance réalisée dans le cadre de l’événement What Happened, au St. Lawrence Centre for the Arts, à Toronto
Photo: General Idea MBAC General Idea, The 1970 Miss General Idea Pageant [Le concours de beauté Miss General Idea 1970], performance réalisée dans le cadre de l’événement What Happened, au St. Lawrence Centre for the Arts, à Toronto

De nos jours où le mariage — et le divorce — gai existe, où la diversité sexuelle inclut une multitude de genres et même de fluidités identitaires — ce qui rend presque conservateur le fait d’être « simplement » gai ou bi — certains, surtout les plus jeunes, auront peut-être du mal à se rendre compte comment le collectif canadien General Idea (1969-1994) incarna une révolution sexuelle, esthétique et même politique.

Dans les années 1960-1970, il y avait alors une vraie position de militant, de combattant, de révolutionnaire à montrer une identité queer ou simplement homosexuelle. Cela n’était pas seulement vrai dans la société, ça l’était aussi dans le milieu de l’art qui se disait pourtant progressiste. Un des membres du trio — le seul survivant —, AA Bronson, a d’ailleurs confié à l’historienne de l’art Beatrix Ruf qu’à cette époque, « nous afficher comme artistes queers aurait signé notre arrêt de mort. Nous n’aurions jamais pu obtenir une autre exposition. En même temps, nous nous amusions avec les modèles de représentation issus de l’homosexualité ».

Photo: MBAC «Evidence of Body Binding» [Image de corps ficelé], de 1971, la première œuvre de General Idea acquise par le Musée des beaux-arts du Canada, en 1973, montre entre autres comment le corps est contrôlé, ficelé par les valeurs sociales.

Ce collectif d’artistes — qui, au départ, n’était pas un trio, mais un groupe de personnes « cis, trans, gaies, lesbiennes, bisexuelles, queers et hétéros » —, né en 1969, sut jouer des codes de représentation présents dans nos sociétés dès ses débuts grâce à un humour caustique. Felix Partz (1945–1994), Jorge Zontal (1944–1994) et AA Bronson (né en 1946) — de leurs vrais noms Ronald Gabe, Slobodan Saia-Levi et Michael Tims —, inspirés par le travail d’Andy Warhol, se sont approprié la culture queer, qui elle-même détournait les codes de la culture dominante hétéronormative.

Dans notre époque où l’appropriation est partout, à la fois triomphante et en même temps décriée par des compagnies qui veulent faire le plus d’argent possible en s’appropriant les droits des auteurs et par une gauche militante en quête de justice sociale, voilà une façon de faire qui ne manquera pas de faire réfléchir.

Grâce à son travail de citations et de détournements ironiques, General Idea (GI) s’infiltra dans le milieu des arts au pays, mais aussi à travers l’Occident. Comme l’a écrit dans les années 1980 le théoricien de l’art RenéPayant, mort du sida comme deux des membres de GI, l’art est un virus… Il faut dire que les membres du trio s’étaient rencontrés à Toronto au théâtre Passe Muraille. Quel merveilleux auspice. Mais il faut dire qu’avec le regard et l’attitude de GI, tout semble prendre un deuxième ou un troisième sens.

L’appropriation comme art

Il faudrait parler de leur oeuvre The 1970 Miss General Idea Pageant [Le concours de beauté Miss General Idea 1970], manière mordante de détourner ces ridicules concours de beauté qui pullulent sur la planète. Nous pourrions aussi évoquer la réalisation de leur revue intitulée FILE Megazine (1972–1989), ce qui, à la fin des années 1970, leur vaudra une poursuite de la revue Life qui décrivit leur revue comme un « projet d’art parasite ». Il ne faudra pas oublier comment, en 1987, en pleine crise du sida, il apparaît évident à GI qu’il fallait créer une oeuvre où le mot LOVE de la célèbre oeuvre de Robert Indiana de 1966 serait remplacé par les lettres formant AIDS. On pourrait aussi discuter des oeuvres de Mondrian détournées, « contaminées » en 1994 par du vert, couleur honnie du maître. Et nous pourrions aussi nous référer à la parodie montrant General Idea sous la forme de phoques, animaux qui, dans les années 1980, touchaient grandement le public grâce au travail de sensibilisation de Brigitte Bardot, alors que peu semblaient bouleversés par la pandémie du sida qui sévissait…

« La forme suit la fiction »

Comme on peut le lire dans le titre d’une de leurs oeuvres, GI a aussi parodié le slogan « Form follows function » inventé par Louis H. Sullivan et utilisé par bien des architectes. Ce trio démontra comment toute représentation du monde est invention, mais aussi tentative de naturaliser des valeurs qui ne sont pas transhistoriques. Evidence of Body Binding [Image de corps ficelé] de 1971, la première oeuvre de General Idea acquise par le Musée des beaux-arts du Canada, à Ottawa, en 1973, montre entre autres comment le corps est contrôlé, ficelé par les valeurs sociales. Plus que dans la lignée du pop art, l’oeuvre de GI peut être resituée dans l’héritage des dadaïstes et pas seulement, comme on pourrait le croire, à cause de l’utilisation d’un humour corrosif. Dès la Première Guerre mondiale, Dada lança une revue, parodia la pub, dont celle d’un savon et d’une lotion capillaire nommés Dada, ainsi que le langage publicitaire qui faisait de Dada une marque…

Voilà donc une création majeure qui, encore de nos jours, est d’une totale pertinence. Une oeuvre qui souligne l’importance de la liberté de l’artiste et du droit à l’appropriation créatrice.

Notre journaliste était l’invité du MBAC.

Un catalogue exceptionnel

C’est une brique de 756 pages au format imposant (de 30 cm X 27 cm) ! Cet ouvrage sera sans aucun doute, et pour bien longtemps, LA référence sur le collectif General Idea. En premier lieu, grâce à l’abondance de la documentation — plus de 500 images. En second lieu, pour le travail systématique de présentation chronologique des oeuvres du célèbre trio, comportant ici 531 entrées, annotées, dont la majorité avec de nombreux détails. Et puis, bien sûr, pour la qualité des textes, dont une passionnante entrevue de AA Bronson par Beatrix Ruf. On y apprendra comment General Idea s’inspira du théoricien Roland Barthes, entre autres de son livre Système de la mode (1967), que AA Bronson avait lu en français. En 1975, pour un numéro de FILE, le trio s’appropria des parties de Mythologies, remplaçant le mot « mythe » par « glamour »… C’est l’ouvrage à posséder afin d’avoir une idée très précise de ce que fut General Idea !

General Idea

Sous la direction d’Adam Welch. Avec les contributions de David Balzer, AA Bronson, Diedrich Diederichsen, Dominic Johnson, Theodore Kerr, Alex Kitnick, Sholem Krishtalka, Élisabeth Lebovici, Philip Monk, Diana Nemiroff et Beatrix Ruf. Musée des beaux-arts du Canada et JRP|Editions, 2022, 756 pages.

General Idea

Commissaire : Adam Welch, en étroite collaboration avec AA Bronson. Au Musée des beaux-arts du Canada à Ottawa, jusqu’au 20 novembre. À signaler : le MBAC a mis en ligne une série de vidéos de GI pour la durée de l’exposition.



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