Des photos d'un Québec sous le temps et la neige

Le Saint-Laurent au printemps, en face de Montréal, 1875
Photo: Alexander Henderson Musée McCord Le Saint-Laurent au printemps, en face de Montréal, 1875

Sur le fragile papier albuminé qui tapisse les salles du McCord, une histoire du Québec se révèle : celle, en noir et blanc, des maisons de bois qui s’érigeaient dans les rues de Saguenay au XIXe siècle, celle des Innus qui vivaient sous la tente près de Mingan, celle aussi des activités de coupe de glace sur l’île Sainte-Hélène, près de Montréal.

Ces photos d’Alexander Henderson, auquel le Musée McCord consacre la rétrospective Alexander Henderson. Art et nature, les historiens comme les photographes les chérissent. Et pourtant, l’homme demeure largement méconnu du grand public.

Arrivé à Montréal d’Écosse avec sa nouvelle épousée en 1855, ce comptable de formation, issu de la petite bourgeoisie écossaise, a trouvé ici le terrain parfait pour exercer son art. Libre de fortune, passionné de chasse et de pêche, il a photographié à sa guise le Québec, surtout, mais aussi le Canada.

C’est en compagnie d’un autre photographe écossais, plus connu celui-là, William Notman, qu’Henderson apprend les rudiments de la photographie à Montréal. Alors que Notman se spécialise dans le portrait, Henderson se passionne pour les paysages, particulièrement les paysages d’hiver, qu’il a rendus dans toute leur splendeur. Les deux hommes appartiennent au petit groupe, dont seul un Canadien français faisait partie, qui a fondé l’Art Association of Montreal, devenue depuis le Musée des beaux-arts de Montréal.

Il fait de la photo à la façon européenne, en mêlant le romantisme et le pittoresque, explique la conservatrice sortante en photographie du musée, Hélène Samson. Pour elle, Henderson a pratiqué son art avec un regard colonial, inspiré par les courants européens de l’époque, mais cherchant aussi la reconnaissance là-bas plutôt qu’ici. Il remportera d’ailleurs plusieurs prix de photographie de paysage.

« Il a sa mentalité à lui, c’est quelqu’un qui a été formé en Écosse et qui s’en vient ici, dans une colonie de l’empire britannique, dit-elle. Il regarde le Canada dans lequel il arrive avec des lunettes de colon britannique. Et puis, c’est aussi un art colonial, parce que sa manière, son style, ses compositions sont tout à fait caractéristiques de l’art européen. Ses références artistiques sont européennes. […]. Et il cherche d’abord la reconnaissance en Europe. »

Pourtant, ici, ses photos sont prises au plus près de la nature. Le canot, confectionné par les Autochtones, est l’un de ses sujets favoris, et ses photos documentent plusieurs portages de rivière faits par des Autochtones. Fréquentant la haute bourgeoisie canadienne, Henderson fait un voyage sur le yacht des Molson, et visite ainsi la Basse-Côte-Nord, avec ses villages isolés de tout. Il fait des paysages d’hiver des clichés saisissants. Comme des personnes grimpant le pain de sucre, devant la chute Montmorency, ou la pratique d’activités de glisse sur le mont Royal. Toute une série de photos porte sur le givre.

Une toile de fond disparue

 

Révélatrices d’une autre époque, ses photos permettent à une couche d’histoire de prendre forme sous nos yeux, comme une toile de fond disparue du Québec contemporain.

Amoureux de Turner et de Wilson, Henderson se caractérise aussi par ses connaissances techniques. Des siècles avant Photoshop, il superpose des négatifs pour qu’on voie des nuages à un endroit où la luminosité du ciel ne le permet pas sur un seul négatif.

La plupart des photos présentées dans cette exposition sont de taille modeste. En fait, elles sont de la taille du négatif, puisque l’artiste ne disposait pas à l’époque d’équipement d’agrandissement. D’ailleurs, tous les négatifs de son œuvre ont été détruits, ce qui rend ses photographies d’époque encore plus précieuses.

Les 200 objets qui forment l’exposition, dont 140 photos, proviennent principalement de la collection du musée, qui s’est bâtie au fil des âges, d’abord avec celle de David Ross McCord, le fondateur de l’institution, puis avec des pièces de la collection du dernier descendant des Henderson.

Avec la parution d’un livre qui accompagne l’exposition, le Musée McCord espère remettre l’artiste au goût du jour. On y trouvera la reproduction de 170 clichés ainsi qu’une biographie de l’artiste signée Stanley G. Triggs, ancien conservateur du McCord, à qui le musée dit devoir la sauvegarde de la collection de quelque 2000 photographies d’Henderson.

Plusieurs activités, tables rondes et ateliers seront organisés cet automne dans le cadre de l’exposition.

Alexander Henderson. Art et nature

Musée McCord, du 10 juin 2022 au 16 avril 2023.

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