De visu - Des Aztèques au Guggenheim

L'idée semble étonnante: des Aztèques au Guggenheim? Le célèbre musée dessiné par Frank Lloyd Wright semble, en effet, mieux adapté pour accueillir les installations extravagantes de Matthew Barney qu'une rétrospective portant sur l'art précolombien... «Nous avons le devoir d'explorer toutes les cultures du monde, affirme le directeur de la fondation Thomas Krens. Pas seulement l'art américain du XXe siècle.» En tout cas, cette exposition, dans ce grand lieu de diffusion d'art moderne de New York, offre un contraste intéressant avec la très médiatisée ouverture du nouveau MoMA.

Le parcours nous permet de traverser huit siècles d'histoire de l'une des plus puissantes civilisations de l'Amérique. Il souligne la grande richesse et la diversité de l'art des Aztèques mais aussi la manière dont celui-ci «a contribué à influencer les artistes modernes», notamment Keith Harring, dont plusieurs oeuvres sont exposées au sous-sol.

Organisée par Felipe Solis, grand spécialiste du sujet, l'exposition rassemble plus de 450 objets provenant d'une quarantaine de musées. Les pièces présentées (certaines n'ont été découvertes que récemment) n'avaient pour la plupart jamais encore quitté le Mexique. Il y a surtout des sculptures sur pierre mais aussi de la poterie, de la céramique et de remarquables bijoux en or.

Les oeuvres sont organisées de manière à la fois chronologique et thématique. Le parcours commence avec d'énigmatiques sculptures des «ancêtres» olmèques et toltèques (qui ont beaucoup influencé les Aztèques, lesquels les respectaient énormément) et finit avec la conquête et la chute de l'empire. Le commissaire fait un parallèle entre l'âge d'or de la civilisation aztèque et la renaissance européenne. Il veut aussi montrer que cette grande puissance très organisée, qui regroupait différents peuples de l'Amérique centrale, cherchait à se créer une histoire et un langage commun.

À partir de divers objets de la vie de tous les jours, on découvre la complexité de l'organisation sociale et la richesse de la civilisation. Une section intitulée «People in the Aztec World» présente les idéaux de beauté masculine et féminine grâce à de petites figurines en terre cuite. La section «Daily Life of Commoners and the Nobility» explique les différences entre les couches sociales et l'organisation de la société. Une section «bestiaire» présente des sculptures d'animaux remarquables par leur raffinement et leur réalisme. Les rituels religieux, qui jouaient un rôle si important, sont représentés par plusieurs sculptures mais aussi par des calendriers et des objets illustrant le panthéon complexe des dieux et divinités, et on voit, bien sûr, les célèbres couteaux utilisés pour les sacrifices humains.

Il est difficile, en effet, de parler des Aztèques sans penser à cet aspect cruel de leur civilisation. Peu de peuples ont autant pratiqué les sacrifices humains. On nous explique que, lors de certaines cérémonies, on arrachait le coeur de près de 20 000 victimes en moins de quatre jours! Ce côté sinistre de cette civilisation occupe une place bien tenace dans notre imaginaire et explique la fascination qu'exerce aujourd'hui ce peuple. La scénographie de l'exposition renforce admirablement bien cet aspect: les murs du musée sont recouverts de tissus noirs et l'éclairage est sombre. Les oeuvres semblent baigner dans une aura inquiétante et, en entrant dans le musée, on a l'impression de pénétrer dans un temple. La forme en spirale du Guggenheim a été utilisée d'une manière ingénieuse, les oeuvres sont exposées sur un mur ondulant et sinueux qui monte d'un étage à l'autre comme un serpent (le parcours commence d'ailleurs dans la rotonde centrale avec une tête sculptée du dieu Quetzalcoatl, le serpent à plumes...).

Grandeur et chute

L'architecte Enrique Norten a fait preuve d'imagination en donnant à l'exposition cette forme originale qui a aussi un autre avantage, celle de présenter l'évolution et la chute de l'empire à travers un parcours linéaire. En effet, quand on s'approche du dernier étage, le mur se vide peu à peu d'objets et les sculptures de dieux et d'animaux sont remplacées par des artefacts religieux très différents. Une croix en pierre du XVIe siècle, par exemple, sur laquelle ont été intégrés quelques symboles aztèques, est particulièrement impressionnante. Mais on remarque surtout un simple et froid lingot d'or, frappé du sceau du royaume espagnol, qui vient mettre un point final dramatique au parcours.

Malgré les longues files d'attente, et le prix d'entrée élevé, l'exposition connaît jusqu'à présent un vif succès. On peut se demander si les réactions auraient été les mêmes si elle avait été présentée de l'autre côté de Central Park, dans le Museum of Natural History. Quand on considère que ce musée présente dans des salles désertes et souvent mal éclairées des chefs-d'oeuvre d'art précolombien (la section des Amérindiens de la côte ouest, par exemple, est admirable) ignorés des visiteurs, on se rend compte à quel point le choix d'une institution plutôt qu'une autre peut influencer le regard.