La constance récompensée

Le moins qu'on puisse dire, c'est que l'attribution du prix Ozias-Leduc à Guy Pellerin tombe à point nommé. C'était même un peu écrit dans le ciel puisque, comme le souligne Johanne Lamoureux, la présidente du jury, dans son bel éloge du lauréat: «En décernant ce prix prestigieux à Guy Pellerin, les membres du jury saluent avant tout une production à la fois rigoureuse, voire par certains aspects ascétique, mais pourtant remarquablement séduisante et qui se déploie sur 25 ans déjà».

Bien que le prix Ozias-Leduc soit décerné au lauréat de cette année pour l'ensemble de son oeuvre, il est impossible de ne pas souligner que Guy Pellerin est un des rares artistes contemporains à s'être aussi ouvertement intéressé au maître de Saint-Hilaire dont le Prix des arts plastiques de la Fondation Émile-Nelligan honore la mémoire. Dès 1994, dans la série des Portraits, Pellerin consacrait une des oeuvres de sa généalogie artistique à la figure d'Ozias Leduc. En 2001, il a participé à la restauration des toiles d'Ozias Leduc à la cathédrale Saint-Charles-Borromée et c'est de cette rencontre qu'est issue l'exposition intitulée La Couleur d'Ozias Leduc et signée par le grand spécialiste de l'oeuvre d'Ozias Leduc, l'historien d'art Laurier Lacroix.

En regard du contexte dans lequel ce prix si convoité fut attribué, on en vient presque à penser qu'il était en quelque sorte prédestiné à Guy Pellerin, qu'il lui revenait en toute légitimité. Mais encore fallait-il que le fruit de cette rencontre entre Pellerin et Leduc soit concluant.

L'oeuvre de Guy Pellerin est difficile à classer et à catégoriser pour les historiens et les théoriciens de l'art. S'agit-il de peinture monochrome? Pas vraiment. D'installation in situ? Il est vrai qu'il y a un peu de cela puisque l'évocation de lieux spécifiques joue un rôle de plus en plus important dans son travail. D'objets concrets ou d'assemblages? Oui et non. Il désigne lui-même ses pièces par le terme composite d'«objets-tableaux», ce qui nous donne un bon indice du malin plaisir qu'il prend à cultiver les paradoxes et à se loger dans les entre-deux. Mais, fait remarquable, les objets-tableaux de Pellerin ne sont jamais présentés aléatoirement: ils sont arrimés avec soin à leurs murs respectifs, comme s'ils en étaient le prolongement naturel. Et ils donnent presque toujours l'impression d'occuper un point précisément déterminé dans l'espace d'exposition, comme si ces objets-tableaux ne pouvaient pas être placés ailleurs que là, ce qui présuppose une solide intuition des espaces que l'artiste investit. Et même si le format des champs colorés qui recouvrent la surface de ses objets reste relativement restreint, leur multiplication phagocyte la totalité de l'espace disponible.

Les apparents dispositifs de fixation, quant à eux, sans être tout à fait recherchés, sont néanmoins fort élaborés. De telle sorte qu'à chaque nouvelle production, l'élément qui lie le tableau à l'objet forme un trait d'union et de transition entre l'espace de représentation dépourvu de figures et l'objectivité appuyée du support. Voilà résumés en quelques mots les principaux paramètres avec lesquels Guy Pellerin compose pour créer ses petites et grandes installations.

Une oeuvre irréductible

À première vue, quand on s'approche d'une oeuvre de Guy Pellerin, on a l'impression qu'il s'agit d'abord et avant tout d'un travail de peintre minimaliste qui tend vers la réduction et qui vise à atteindre l'essentiel des choses — le substrat complexe de la couleur propre à un ensemble iconographique spécifique, comme c'est le cas ici avec la référence aux oeuvres d'Ozias Leduc. Mais force est de constater que ce n'est jamais que ça, que son oeuvre est irréductible à un genre ou à une tendance artistique. Il y a toujours dans ce travail, au-delà de ce que l'on parvient à reconnaître et à déchiffrer, une accumulation de façons de faire les choses aussi sensibles qu'inventives. Et c'est sans aucun doute dans le cumul patient et constant de ces petits gestes et autres attentions soutenues dans le processus de conception et de production que réside en partie la singularité de cette oeuvre aux nombreuses ramifications.

L'installation intitulée No 356 — cathédrale Saint-Charles-Borromée, Joliette est issue d'une rencontre entre les deux artistes, dit-on dans la littérature qui accompagne l'exposition. Pourtant, on peut interpréter l'installation du Musée de Joliette comme l'aboutissement logique d'une fréquentation intime, voire presque viscérale, de l'oeuvre d'Ozias Leduc. Lorsque l'artiste avait travaillé à la restauration des oeuvres de Leduc en collaboration avec la firme Legris Conservation, il s'était penché sur bien des aspects de ces oeuvres, sans toutefois avoir l'occasion de s'attarder plus avant sur leurs qualités chromatiques: «Au cours de ces travaux, Pellerin dit avoir été sollicité moins par la couleur que par d'autres aspects du travail de Leduc: la variété des choix iconographiques, la construction des supports faits de bouts de toile marouflés, l'application de la préparation et de la couche picturale. Le projet d'exposition lui offrait la possibilité de se rapprocher de ces tableaux, en se laissant envahir par les couleurs de Leduc, par leurs qualités et leurs propriétés», écrit Laurier Lacroix dans le catalogue de l'exposition. Comme un miroir tendu à Leduc, Guy Pellerin a construit un long et imposant mur qui traverse d'un bout à l'autre les deux grandes salles réservées aux expositions temporaires du Musée de Joliette. La cloison est légèrement orientée vers la cathédrale située de l'autre côté de la rue, comme pour pointer, mais sans insistance aucune, la direction où se trouve la référence de son travail de réflexion sur la couleur de Leduc, et indiquer par la même occasion le lieu où se tient l'interlocuteur avec lequel son oeuvre dialogue.

Depuis les tout débuts de sa carrière, Guy Pellerin s'est toujours comporté en clinicien de la couleur. C'est donc à partir de photographies qu'il a produit avec méthode un nuancier de 48 planches aux couleurs subtilement variées. Reprenant son procédé habituel, Pellerin applique couche après couche sur de modestes rectangles de papier des lavis de couleur. Pendant chaque application il s'arrête soigneusement à la bordure supérieure, et c'est le long de cette fragile frontière que l'on peut apercevoir les légers dépassements qui permettent au spectateur de deviner la riche polychromie que recèlent les surfaces peintes. Ce qui fait que, pris individuellement, chaque tableautin émet sa propre vibration et suscite des affects particuliers, affects qui varient selon les imaginaires du «sujet percevant».

On dit dans le communiqué que «le sujet religieux disparaît au profit de la seule expérience plastique». Je ne partage pas tout à fait cette perception profane du projet. Lorsque l'on contemple séparément chaque objet-tableau et que l'on passe de l'un à l'autre, on peut en effet constater que la purge religieuse fonctionne assez bien. En contrepartie, dès que l'on se tient à distance et que l'on jette un regard d'ensemble sur les 48 planches, l'agencement de couleurs qui résulte du processus hautement électif opéré par Pellerin conserve un petit quelque chose de l'esprit religieux qui habite l'ensemble iconographique de référence. Cela tient essentiellement au fait qu'on ne peut pas ne pas voir, dans le bleu, le vert et le rouge clairs qui se détachent nettement des coloris ocres et terreux qui dominent le tout, une référence explicite et immédiate aux fresques de Raphaël dont s'inspirait abondamment Leduc. Une lecture de l'oeuvre qui ferait abstraction de ces réminiscences spirituelles se priverait d'une dimension pourtant bel et bien présente.