Luttes de guérison à la Biennale d’art contemporain autochtone

La biennale autochtone réunit cette année plus de 50 artistes, disséminés en sept lieux, dont un à Québec et un à Sherbrooke.
Photo: Lori Blondeau La biennale autochtone réunit cette année plus de 50 artistes, disséminés en sept lieux, dont un à Québec et un à Sherbrooke.

« Nous aurions voulu que Tracy-Mae Chambers [artiste métisse de Hamilton, en Ontario] fasse une intervention autour du monument à John A. Mcdonald, à la place du Canada, mais la Ville de Montréal ne nous a pas donné l’autorisation », lance le directeur et commissaire de la Biennale d’art contemporain autochtone (BACA), Mike Patten.

Tracy-Mae Chambers, qui aura fini par exposer une version plus modeste de son projet à la galerie Art Mûr, travaille autour de la guérison. Son idée était d’envelopper ce qui reste du monument de Macdonald, déboulonné en 2020. « Elle l’aurait mis dans un cocon, précise Mike Patten. C’était pertinent pour réfléchir à l’histoire, à ce qu’on pourrait faire de ces monuments. »

Mais le commissaire s’en désole à peine. Car ce refus, qui ne l’a aucunement surpris, donne sa raison au mouvement Land Back. C’est sous cette appellation que les Autochtones réclament l’intendance des terres et des écosystèmes traditionnels, espérant ainsi fermer les plaies du passé. C’est aussi sous cette appellation que se tient la 6e édition de la BACA, en cours depuis la fin avril. « BACA ne porte pas tellement sur la question de propriété des terres que sur les histoires [qui y ont lieu] », soutient Mike Patten. « Et sur la protection des terres par les collectivités », complète Alexandra Nordstrom, chercheuse invitée et étudiante au doctorat en histoire de l’art.

La biennale autochtone réunit cette année plus de 50 artistes, disséminés en sept lieux, dont un à Québec et un à Sherbrooke. Le Devoir a visité les trois premières expositions inaugurées sur l’île de Montréal en compagnie de Mike Patten et d’Alexandra Nordstrom, tous deux membres d’une communauté autochtone en Saskatchewan — lui de la nation Zagime Anishinabek, elle de la nation crie Poundmaker.

L’activisme politiqueArt MûrRue Saint-Hubert

« Ce film de Gregg Deal est vraiment bon, s’exclame Mike Patten, en arrivant au deuxième étage d’Art Mûr. Il décrit la crise identitaire que la ville nous fait vivre. Comment être autochtone ? Comment préserver un héritage culturel quand tous portent les mêmes vêtements, écoutent la même musique, font les mêmes activités ? »

The Last American Indian on Earth (2016) documente les performances urbaines que Deal a réalisées paré de costumes faussement traditionnels — ils sont fabriqués en Chine, dit-il, au début du film. Les gens qu’il rencontre s’y méprennent, pris dans leurs stéréotypes, et s’émerveillent devant ce « vrai Indien ». L’œuvre est centrale à la BACA.

« C’est un puissant appel au dialogue qui parle de la vie contemporaine des autochtones et qui touche à plusieurs problématiques, avec humour », dit le commissaire de la biennale.

Le volet à Art Mûr est le plus militant, traversé par le thème du roc, « point de rencontre et d’appui pour les peuples dépossédés de leurs territoires ancestraux ». Les photographies de Camille Seaman ont été réalisées auprès de la communauté de Standing Rock, au Dakota du Nord, opposée au passage d’un oléoduc. Dans la série Asiniy Iskwew (Femme de roc, en cri), Lori Blondeau pose aux côtés d’un rocher dynamité en 1966 par le gouvernement de la Saskatchewan afin de créer un lac artificiel.

L’espoir chez les autochtones passe autant par le dialogue que par le principe de la renaissance, ce que manifeste avec aplomb Duane Isaac dans sa série photo marquée par un masque en flammes. « Le feu, c’est la régénération, la vie qui découle de quelque chose de dangereux », note Alexandra Nordstrom.

L’avenirQuai 5160Verdun

Le futurisme chapeaute les œuvres à la maison de la culture Quai 5160. « On sème les graines du futur », dit Mike Patten, devant un plant de busseroles, symbole de survie faisant partie de l’œuvre de Susan Blight, et devant un film de Kite et de Devin Ronneberg, porté sur la dénonciation des « prophéties de type deepfake qui [fomentent] les préjugés colonialistes ».

À Verdun, les objets de Chandra Melting Tallow côtoient une sculpture en réalité augmentée de Quinn Hopkins. Les traditions textiles se mêlent aux technologies immatérielles, passé et futur nourrissent les artistes.

 

« Je suis optimiste, commente le commissaire. Oui, des choses terribles subsistent, mais les gens en sont plus conscients. C’est notre rôle, à BACA, de partager nos histoires, d’exposer la situation, afin d’aider à l’améliorer. »

« Il faut se projeter dans le futur, poursuit Alexandra Nordstrom, qui se qualifie de militante optimiste. J’ai lu récemment que la population autochtone est celle qui augmente le plus au Canada. Ça m’encourage à poursuivre les discussions. »

La récolteGalerie Stewart-HallPointe-Claire

 

Parmi la tonne de paysages en photo, en vidéo, en peinture et en sculpture (ou en assemblage de perles) se démarquent deux sacs, œuvre d’Olivia Whetung. Avec leurs mots dignes d’un slogan (« du pain et de la dignité »), ils sont emblématiques de l’expo au centre culturel de Pointe-Claire.

« Quand j’ai approché l’artiste, elle travaillait sur ça. Ce sont comme des sacs pour la récolte. J’ai construit la présentation à partir de cette idée », confie Mike Patten. Le motif de la nature domine ici : terre nourricière chez Erin Gingrich, espace de ressourcement chez Jeffrey Gibson, zone de passage chez Sky Hopinka.

Mike Patten a notamment un faible pour les saumons en bois de Gingrich, artiste de l’Alaska. « Elle rend hommage à la nourriture, c’est très beau. Elle a un sens profond du détail. Regarde, dit-il, en pointant vers le bas d’un objet, elle a placé une petite vertèbre. »

Land Back 

Biennale d’art contemporain autochtone, divers lieux, dates variées, baca.ca

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