De visu - Artiste un jour, artiste...

Il y avait tout à craindre avant d'entrer cette semaine dans la salle de la Maison de la culture Plateau Mont-Royal. Avec un titre pareil, Comment devenir artiste, l'exposition du commissaire Nicolas Mavrikakis, aussi critique en arts visuels à l'hebdo Voir, donnait l'impression qu'il avait monté une exposition scolaire et bon enfant, empruntant son titre à ces guides pour dummies qu'on trouve sur le marché. Il y avait tout à craindre, mais le résultat est loin d'être décevant.

À la condition d'y mettre le temps — il faut évidemment investir de son temps dans toute visite de galerie —, l'exposition, touffue, s'avère instructive, amusante et réussie sur le strict plan artistique. On y voit des oeuvres, certes, mais aussi des lettres, des documents de toute sorte, des vitrines plus didactiques, sortes d'autoportraits d'artistes à travers certains objets élus. On traite aussi de la formation de l'artiste, des obstacles à franchir pour mener carrière, des réseaux, de la production, de la diffusion et de la réception des oeuvres, en plus d'une vidéo d'entrevues avec les artistes. La chose part dans toutes les directions, mais le commissaire a su bellement diriger les artistes en ne se limitant pas à choisir des oeuvres pour les caser aux bons endroits.

Les artistes, sept au total, sont tous relativement bien établis sur la scène montréalaise, tous reconnus pour la qualité de leurs travaux. Les oeuvres choisies pour l'exposition la servent bien, surtout qu'elles intègrent avec intelligence une dimension autobiographique. Nicolas Baier présente une suite photographique montrant sa «progression» dans le métier, de ses dessins d'enfance à ses oeuvres d'aujourd'hui, fort élaborées. Puis, dans un geste autrement plus déterminant, Yan Giguère et Marie-Claude Bouthillier, un couple dans la vie, ont rempli un grand mur avec leurs oeuvres respectives, passant de gauche à droite des tableaux de madame pour intégrer graduellement les oeuvres de monsieur, exposant ainsi les résonances possibles entre des productions qui partagent un même quotidien. Aussi dans ce créneau, le mur de petits formats photographiques d'Alain Paiement, un grand voyageur, apprend-on dans les documents de l'exposition, qui semblent faire un grand récit de voyage.

Pour ce qui est de la difficulté d'être un artiste dans la société contemporaine montréalaise, la présentation atteint aussi son but, notamment dans la vidéo de Manon de Pauw. On y met au jour les efforts incroyables qu'ont à faire les artistes pour mener des carrières loin de les faire vivre adéquatement. Tenue des dossiers, quantité de lettres envoyées, nombre de refus consécutifs, comptabilité, dépenses: ce n'est qu'une fois submergés par la paperasserie que les artistes peuvent créer.

Quelques évidences très scolaires n'ont pas été évitées. Un mur de lettres de refus est toujours frappant, mais le truc commence à être usé. Les questions posées aux artistes sont parfois amusantes, notamment sur les dizaines d'emplois que les artistes doivent dénicher pour arriver (quoique les camps de vacances et la garde d'enfants arrivent probablement bien avant la «vocation»; à l'adolescence, tous sont passés par là). Elles ont parfois un caractère lourdaud, comme celle qui demande s'il existe une «mafia» dans le monde de l'art contemporain local. Les artistes se sortent bien de cette question biaisée, parlant des forces et des contraintes des réseaux, le plus souvent sans être alarmistes. Par contre, avec son humour grinçant, Baier signe une oeuvre, la photo d'un vernissage, Omerta.

Le problème est souvent le ton employé. On manipule entre autres avec désinvolture des questions qui peuvent nourrir les préjugés envers l'art contemporain plutôt que de chercher à en venir à bout. Mathieu Beauséjour ironise avec éclat sur l'art, proposant entre autres des monochromes bruns, un programme en soi, avec cette garantie écrite sur le tableau comme quoi l'oeuvre vaudra un jour son prix d'or. Mais il sert aussi un truc facile: «faut-il sucer un critique pour avoir une couverture?», demande Beauséjour. Facile, à moins que ce ne soit, encore une fois, que l'expression d'un cynisme artistique.

D'ailleurs, un seul aspect est abordé du bout des doigts dans l'exposition, à savoir la et le critique. Baier en glisse un mot, son rôle est souligné par des coupures de presse. Seul un bout de texte du commissaire en parle franchement: il reconduit par contre un préjugé tenace et suggère qu'un des débouchés pour un artiste manqué est la critique. Il faut voir. Dans les années 70, au hockey, les mauvais patineurs étaient envoyés dans les buts. Depuis, les meilleurs athlètes se retrouvent cerbères. Le parallèle vaut pour la critique. Mais concevoir le et la critique comme n'ayant jamais entretenu d'ambitions artistiques a probablement un tort: lui retirer son aura de méchant.