L’art délicat de montrer des oeuvres antiracistes sans froisser

Au cours des années 1960, le peintre s’impose un nouveau virage esthétique et revient à la «représentation», mais dans un style vaguement bédéesque. Il y peint des natures mortes, mais aussi des personnages portant des robes du Ku Klux Klan qui s’affairent à leurs tâches quotidiennes. Ici, l'oeuvre «Open Window», Philip Guston, 1969, huile sur panneau. 
Photo: Collection de la famille de Philip Guston / Musée des beaux-arts de Boston Au cours des années 1960, le peintre s’impose un nouveau virage esthétique et revient à la «représentation», mais dans un style vaguement bédéesque. Il y peint des natures mortes, mais aussi des personnages portant des robes du Ku Klux Klan qui s’affairent à leurs tâches quotidiennes. Ici, l'oeuvre «Open Window», Philip Guston, 1969, huile sur panneau. 

Le musée des beaux-arts de Boston vient d’inaugurer une des expositions muséales les plus controversées des dernières années. La rétrospective en question est consacrée à Philip Guston (1913-1980), peintre né à Montréal qui a passé sa carrière à New York et fait scandale esthétique au tournant des années 1970 avec des personnages bédéesques évoquant des membres du Ku Klux Klan occupés à des tâches banales.

Ces œuvres se voulaient engagées contre le racisme et critiques de l’hypocrisie de la société américaine. Elles sont maintenant exposées avec un avertissement rédigé par un « spécialiste des traumatismes ».

L’exposition, intitulée Philip Guston Now, devait initialement ouvrir à la National Gallery of Art de Washington en juin 2020, puis entreprendre une tournée à Houston, Londres et Boston. La pandémie et le mouvement Black Lives Matter ont retardé cette inauguration, qui vient d’aboutir en version un peu écourtée d’une centaine d’œuvres au Museum of Fine Arts (MFA) de Boston.

La polémique a germé dès la préparation du projet. La dénonciation du racisme par les œuvres de maturité de Guston ne faisait et ne fait toujours aucun doute. On ne lui reprochait même pas d’être un autre artiste mâle et blanc adoubé par une vieille institution occidentale qui en expose tant et plus. Par contre, le manque de précaution par rapport au déploiement des œuvres et le manque de diversité au sein de l’équipe de commissaires suscitaient des reproches.

« Le mouvement de justice raciale qui a commencé aux États-Unis et s’est propagé dans des pays du monde entier, en plus des défis d’une crise sanitaire mondiale, nous a amenés à faire une pause », ont expliqué les quatre musées dans une déclaration commune publiée sur le site Web de la National Gallery en septembre 2020. « Nous pensons qu’il est nécessaire de recadrer notre programmation et, dans ce cas, de prendre du recul et d’apporter des perspectives et des voix supplémentaires pour façonner la façon dont nous présentons le travail de Guston à notre public. »

Photo: Collection de la famille de Philip Guston / Musée des beaux-arts de Boston «Tower», Philip Guston, 1970, huile sur toile.

Cette décision a elle-même été vertement critiquée. Une lettre ouverte signée par des centaines d’artistes décrivait la prorogation comme une soumission lâche refusant de faire face à la controverse et de faire confiance aux jugements des visiteurs. Ces reproches auront au moins servi à devancer de deux ans la remise au programme de la rétrospective, d’abord annoncée pour 2024.

Chose certaine, cette nouvelle bisbille écrit un nouveau chapitre du grand livre faisant maintenant la promotion de la décolonisation des musées. Dans cette perspective, les institutions muséales sont décrites comme des lieux de légitimation du pouvoir et de construction identitaire des sociétés qu’il s’agit de critiquer et de réorienter pour diversifier les points de vue sur l’histoire et l’histoire de l’art.

Le MFA et ses partenaires ont profité du temps de pause pour consulter, écouter et embaucher de nouveaux commissaires issus de la « diversité ». L’exposition s’ouvre sur un « pamphlet émotionnel » d’un spécialiste des traumatismes, demandant aux visiteurs de « prendre soin d’eux-mêmes ». Un détour permet aux visiteurs le souhaitant d’éviter la salle des œuvres « kukluxklanesques ».

Canadien ou américain ?

Philip Guston — Phillip Goldstein de son vrai nom — est né à Montréal en 1913 dans une famille juive émigrée d’Odessa, en Ukraine. La version anglaise de Wikipedia l’identifie encore comme « canadian painter ». Les encyclopédies en français, en italien et en allemand le décrivent plutôt comme un artiste des États-Unis ou américain. En portugais, il est présenté comme « peintre nord-américain », ce qui règle le problème.

La famille Goldstein part en Californie en 1919, et le père se suicide en 1923. L’adolescent Phillip s’inscrit à une école d’art de Los Angeles en 1927, où il rencontre Jackson Pollock, futur pilier de l’expressionnisme abstrait, lui aussi en formation.

Il réalise ses premières œuvres dans un style réaliste, marqué par les muralistes mexicains, mais aussi par les fresques de la Renaissance. Son style prend un tournant abstrait et automatiste après son installation à New York à la fin des années 1930. Il signe ses toiles du nom de Guston pour contrer l’antisémitisme ambiant. Sotheby’s espère tirer entre 20 et 30 millions de sa grande toile Nile de 1958 dans une vente à venir au milieu du mois de mai.

Le peintre s’impose un nouveau virage esthétique à partir des années 1960. Il revient à la « représentation », mais dans un style vaguement bédéesque. Il peint des natures mortes, mais aussi des personnages portant des robes du Ku Klux Klan occupés à des tâches quotidiennes. Il s’en trouve 25 dans cette veine à Boston. Une des plus célèbres toiles, intitulée City Limits (1969), montre trois klansmen dans une voiture et rien de plus. Une autre (The Studio, 1969) montre un « bonhomme » encagoulé en train de réaliser un autoportrait.

À l’époque, la réaction du monde de l’art à ces images est tellement viscérale que sa mutation stylistique est comparée à un suicide artistique. Les instances de reconnaissances (galeries, critiques, collectionneurs) reprochent à la star de renier l’avant-garde abstraite devenue le trade mark de l’Amérique branchée.

Philip Guston a depuis largement obtenu sa revanche. Les œuvres de sa dernière manière se vendent encore plus cher que les toiles abstraites des années 1950. Elles continuent aussi d’inspirer les nouveaux créateurs engagés contre le racisme. Le catalogue de Boston inclut d’ailleurs des contributions de plusieurs artistes se réclamant de son travail, dont Dana Schutz et Art Spiegelman.

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