De visu - Un artiste collectionneur

Michel Goulet occupe une place importante dans l'histoire de l'art québécois. Ce créateur infatigable est connu aussi bien pour ses sculptures que pour ses oeuvres d'art public (comme Leçons singulières, les chaises installées sur la place Roy, ou Lieux communs, celles installées à l'entrée de Central Park) et ses décors de théâtre (en particulier certaines scénographies pour des spectacles du théâtre Ubu).

Part de vie, part de jeu, l'exposition qui a lieu en ce moment au Musée d'art contemporain, se présente comme un bilan de plus de trente ans de carrière. Elle rassemble une quarantaine de pièces, surtout des sculptures, mais aussi quelques créations graphiques, des collages et deux oeuvres inédites: Positions perplexes et Eden-Garden-End, toutes deux créées en 2004.

À part quelques pièces importantes qui proviennent de la collection du musée, l'exposition montre des oeuvres méconnues ou très peu vues à Montréal. La commissaire Josée Belisle a voulu créer un «dialogue» et nous amener à poser un regard nouveau sur le travail de l'artiste. La présentation est chronologique mais privilégie nettement la production des dix dernières années. L'artiste, selon ses propres mots, évolue constamment et «n'a jamais regardé en arrière».

Le «jeu»

Michel Goulet utilise des objets banals ou familiers et leur donne une nouvelle vie en les plaçant dans un nouveau contexte: des outils ficelés ensemble deviennent, par exemple, la base d'un lit étrange; des poubelles empilées, traversées par des objets divers, ressemblent à un totem... Ce collectionneur, cet inventeur-inventoriateur, qui reconnaît ressentir un véritable plaisir à fouiller dans les parcs à ferraille, préfère aux matériaux dits «nobles», comme le bronze ou le marbre, les objets de la vie de tous les jours. Cela donne à ses sculptures un côté accessible qui plaît souvent aux visiteurs.

Comme l'indique le titre de l'exposition, l'artiste accorde également une place importante à l'humour et au ludisme. Son art se veut rattaché à la vie sans pour autant être pris trop au sérieux. Mais il y a aussi une dimension plus subtile à son travail. Ainsi, l'équilibre précaire des sculptures donne une impression de fragilité et la juxtaposition d'objets fait ressortir une tension souvent inquiétante. Le «jeu» est rarement innocent. C'est aussi une manière d'insister sur le «jeu» des relations entre la forme, la fonction et le contenu, entre l'oeuvre, le spectateur et l'espace du musée.

Dès ses débuts dans les années 70, Michel Goulet s'est imposé comme figure marquante du courant dit de «la nouvelle sculpture». On peut rapprocher ses oeuvres de la tradition des Ready-Mades et Objets trouvés des surréalistes, mais également des préoccupations de l'art conceptuel et surtout du minimalisme. Cela apparaît notamment dans Édification horizontale ou Lieu interdit IX de 1978 — des sculptures épurées qui s'offrent à notre regard dès l'entrée.

Ces influences se font surtout sentir dans les premières oeuvres. Par la suite, l'artiste a rapidement développé un style et une approche personnelle, indépendante, et il s'est éloigné de tout courant de pensée ou de toute école précise. Michel Goulet affirme d'ailleurs: «Je ne me sens pas influencé par tout ce qui se fait en nouvelle sculpture ou en nouvelle technologie.» Certaines pièces, surtout celles des années 80, semblent moins pertinentes et certains éléments sont particulièrement récurrents, comme les chaises (un symbole important pour l'artiste, surtout dans ses oeuvres d'art public), mais aussi les livres et les fusils.

Finalement, ce qui fait la force de Michel Goulet c'est la grande variété de sa production. La dernière oeuvre, Eden-Garden-End, est particulièrement réussie; c'est une création toute récente qui représente une sorte de «forêt» constituée de porte-manteaux. Grâce à un habile jeu d'ombre et de lumière, ces quelques objets anodins prennent dans la salle du musée une force visuelle remarquable.

L'exposition présente également les oeuvres graphiques de l'artiste. Moins marquantes que ses sculptures, elles témoignent du même désir de répertorier, de collectionner. Dans Vivre sous plusieurs bannières de 2002, l'artiste rassemble des drapeaux; dans Jardiniers ou jardins du monde de 2003, des prénoms. Qu'il s'agisse de mots, de matériaux, de concepts, ou d'idées, on retrouve toujours une volonté d'opposer, de faire dialoguer.