Sur les traces de Basquiat à New York

Malik Cocherel
Collaboration spéciale
À Brooklyn, le muraliste Eduardo Kobra a réalisé une œuvre en hommage à Basquiat et à son mentor Andy Warhol.
Photo: Chalo Gallardo/Unsplash À Brooklyn, le muraliste Eduardo Kobra a réalisé une œuvre en hommage à Basquiat et à son mentor Andy Warhol.

Ce texte fait partie du cahier spécial Plaisirs

Que reste-t-il du New York de Jean-Michel Basquiat, 34 ans après la disparition de celui-ci ? La question se pose alors que la nouvelle exposition King Pleasure, présentée au Starrett-Lehigh Building, explore le riche héritage laissé par l’icône de l’underground new-yorkais des années 1980. Week-end dans la Grosse Pomme pour la découvrir à travers la vie d’un grand artiste.

À ce jour, aucune rétrospective n’avait dressé un portrait aussi complet et intimiste de Basquiat. Les sœurs de l’artiste, Lisane et Jeanine, aidées de leur belle-mère, Nora Fitzpatrick, ont passé les cinq dernières années à rassembler une foule incroyable de souvenirs. Au final, ce sont plus de 200 œuvres, photos, dessins d’enfance, lettres, poèmes et autres statuettes africaines qui se retrouvent exhibés dans l’enceinte du Starrett-Lehigh Building pour l’expo-événement consacrée au roi du néo-expressionnisme.

Jean-Michel Basquiat: King Pleasure offre au passage une rare occasion de se replonger dans le quotidien de l’artiste à travers une impressionnante reconstitution de son atelier du 57Great Jones Street. Tout est là. Même la bicyclette qu’il enfourchait pour se déplacer dans la Grosse Pomme (à une époque où il était compliqué de héler un taxi jaune quand on avait la peau noire).

Situé dans le quartier branché de NoHo à Manhattan, l’ancien loft fait figure de lieu de pèlerinage incontournable pour les disciples de Basquiat. L’immeuble a longtemps été couvert de graffitis rendant hommage à l’un des précurseurs de l’art de rue. Aujourd’hui, la même façade affiche un blanc désespérément immaculé.

Un autre New York

Le joyeux chaos qui régnait dans l’atelier où Basquiat peignait avec la télévision allumée et la musique à plein volume a laissé place à l’atmosphère feutrée d’un resto japonais destiné à une clientèle triée sur le volet. L’héritage de l’artiste se résume à une plaque commémorative qui rappelle qu’il a vécu et travaillé dans cette ancienne écurie appartenant à son ami et mentor Andy Warhol.

C’est aussi dans ces murs que Basquiat a rejoint le tristement célèbre « club des 27 », lui qui fut emporté par une surdose d’héroïne le 12 août 1988. Trente-quatre ans se sont écoulés depuis sa disparition. Et force est de constater que le Manhattan de 2022 n’a plus grand-chose à voir avec celui qu’a pu connaître l’icône. Tous les grands clubs fréquentés par l’artiste ont depuis longtemps fermé leurs portes, du Club 57 dans l’East Village au Mudd Club de Tribeca, en passant par le CBGB, l’Area et le Hurrah.

Le Palladium a connu le même sort après le rachat de la salle de bal par l’Université de New York. Basquiat figurait, avec Warhol et Keith Haring, parmi les fidèles de ce club mythique, pour lequel il avait réalisé une impressionnante murale, Nu Nile, en 1985. L’œuvre de 41 pieds de largeur trône aujourd’hui dans une immense pièce de l’expo King Pleasurere produisant la déco intérieure du Palladium, face à un mur d’écrans télé diffusant les images des folles soirées de l’époque.

D’autres enseignes chères à Basquiat ont été sacrifiées sur l’autel de la spéculation immobilière. En 2014, Pearl Paint, l’emblématique boutique de Canal Street où il venait faire le plein de gouaches et de fusains, a été remplacée par un complexe d’appartements luxueux. Le magasin de disques Tower Records, où il dégotait ses albums de jazz et de bebop, a également rendu l’âme à l’angle de la 4e Rue et de Broadway.

De son côté, le Strand Bookstore fait de la résistance et écoule toujours ses livres, neufs et d’occasion, dans l’East Village. Admirateur des auteurs de la beat generation, William S. Burroughs et Jack Kerouac, comme des ouvrages de l’anatomiste illustrateur Paul Richer, Basquiat trouvait son bonheur dans les rayons de la librairie new-yorkaise qui a nourri son inspiration au cœur des années 1980.

L’enfant de Brooklyn

Ses jeunes années passées à Brooklyn ont aussi façonné l’artiste qu’il est devenu. Basquiat a grandi entre les quartiers de Park Slope et East Flatbush, où il a vécu avec ses parents, Matilde, d’origine portoricaine, et Gerard, réfugié haïtien ayant fui le duvaliérisme. C’est sa mère qui l’a initié au monde de l’art en lui offrant, très tôt, une carte d’abonnement au Brooklyn Museum (ressortie des cartons pour l’expo King Pleasure).

Quand il ne traînait pas dans les allées du grand musée qui exposera plus tard ses carnets de notes, le jeune Basquiat accompagnait souvent Matilde au Jardin botanique voisin. L’enfant de Brooklyn aimait aussi venir se perdre dans l’immense oasis de verdure de Prospect Park, non loin du cimetière de Green-Wood, où il est enterré aujourd’hui.

Après la rupture de ses parents, l’artiste en herbe a rejoint son paternel au 553 Pacific Street, du côté de Boerum Hill. C’est dans ce charmant petit quartier de Brooklyn aux maisons en grès rouge qu’il a rencontré Al Diaz sur les bancs de la City-As-School, destinée aux rebelles dans l’âme n’ayant pas trouvé leur place dans le circuit de l’enseignement traditionnel.

Avec son acolyte graffeur, Basquiat créé son fameux alter ego SAMO, pour signer ses premiers slogans anticonformistes sur les murs et couloirs du métro new-yorkais. Nous sommes en 1978, et l’ado surdoué de 18 ans s’apprête à quitter l’appartement de son père pour « devenir une star », comme ses héros Charlie Parker et Jimi Hendrix. On connaît la suite de l’histoire.

Jean-Michel Basquiat: King Pleasure est présentée au Starrett-Lehigh Building, à New York, jusqu’au 5 septembre 2022.

En vrac

Où dormir ?

Au coeur du Meatpacking District, le Gansevoort est idéalement situé pour se rendre à l’exposition en empruntant le parc suspendu de la High Line. Partenaire du Whitney Museum, le bel hôtel porté sur les arts héberge quelques oeuvres originales tirées de la collection personnelle du propriétaire des lieux, Michael Achenbaum. On peut y admirer notamment la toile Standing Shadowman de Richard Hambleton, l’artiste de rue canadien qui a ouvert la voie à Basquiat, comme à Banksy.

Où manger ?

Théâtre d’une scène culte du Journal d’un oiseau de nuit, roman phare de Jay McInerney sur le New York des années 1980, The Odeon est l’un des rares restaurants encore ouverts qui ont servi de cantine à Basquiat, dans le Lower Manhattan.

Où boire un verre ?

À Brooklyn, le bar Basquiat’s Bottle dédie un cocktail à l’artiste (à base de rhum, gingembre, citron et bissap), en plus d’exposer les toiles de jeunes peintres, tel Watson Mere, qui perpétuent l’héritage du « King ». 

 

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