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L'oeuvre d'art du siècle

Photo: Agence France-Presse (photo)

Un urinoir posé à l'envers et signé du pseudonyme de R. Mutt. Banal. L'artiste français Marcel Duchamp rebaptisa l'objet Fontaine et l'envoya à un salon new-yorkais qui ne l'exposa jamais. Cela se passait en 1917. La première grande boucherie mondiale battait son plein.

Fontaine a connu la fortune. Tellement qu'elle se retrouve en première position des oeuvres d'art les plus influentes du dernier siècle, selon un sondage réalisé auprès du gratin artistique britannique. Un urinoir comme symbole d'un siècle fou...

Que pouvait-on imaginer de mieux? En tout cas, un critique du Daily Telegraph, reconnu pour ses goût conservateurs, a souligné que «dans ce monde étrange où les bébés naissent en éprouvette, où les gens paient pour boire de l'eau au restaurant, le résultat ne surprend pas du tout».

L'urinoir de Duchamp arrive devant Les Demoiselles d'Avignon (1907), de Picasso, et un double portrait de Marilyn Monroe réalisé par Andy Warhol en 1962. Suivent ensuite, dans l'ordre, Guernica (Picasso), L'Atelier rouge (Matisse), I Like America And America Likes Me (Joseph Beuys), La Colonne sans fin (Constantin Brancusi), One: No 31 (Jackson Pollock), 100 Untitled Works In Mill Aluminium (Donald Judd) et Reclining Figure 1929 (Henry Moore).

Le sondage a rejoint environ 500 professionnels des arts, des artistes mais aussi des conservateurs, des critiques et des marchands d'art. Étrangement, aucun artiste sondé n'a placé une oeuvre de Matisse dans sa liste de favoris. L'enquête, rendue publique cette semaine, s'inscrit dans les activités entourant le Turner Prize, une des récompenses les plus prisées du monde de l'art contemporain.

Le prix, qui sera attribué au début de la semaine prochaine, a l'habitude de souligner les travaux les plus audacieux, pour ainsi dire dans la lignée plus ou moins bâtarde de Duchamp. Cette fois-ci, quatre finalistes s'affrontent, tous âgés de moins de 50 ans, comme l'exigent les règlements: Kutlug Ataman, Jeremy Deller, Yinka Shonibare, Langlands & Bell. Ces derniers ont recréé digitalement une ancienne résidence d'Oussama ben Laden. Ils ont documenté leur oeuvre en octobre 2002 lors d'un séjour en Afghanistan soutenu par l'Imperial War Museum.

Maître Duchamp

Le sondage britannique auprès de Ben Langlands, Nikki Bell et les autres spécialistes ou professionnels confirme une nouvelle fois la position tutélaire du grand maître de l'art moderne. Fils d'un notaire, frère du peintre Jacques Villon et du sculpteur Raymond Duchamp, Marcel Duchamp (1887-1968) s'éloigna assez vite des mouvements d'avant-garde pour affirmer puissamment son anticonformisme radical. Pendant la Première Guerre mondiale, il déploya une féroce activité artistique ironique et destructrice qui le mena à exposer plusieurs objets manufacturés, des ready-made hissés à la dignité d'oeuvres d'art par la seule volonté de l'artiste.

Après avoir proposé une roue de bicyclette rivée à un tabouret de cuisine (1913), Duchamp radicalisa sa perspective désacralisante et autoréférentielle en créant un porte-bouteille (1914), puis une reproduction de La Joconde avec moustache et barbichette, baptisée L.H.O.O.Q. Il abandonna la peinture à partir de 1913 et se consacra surtout à son autre passion, les échecs. Son attitude tout autant ludique que radicale mit en évidence les conséquences ultimes de la remise en question de la nature et des fonctions de l'art.

Pour d'autres historiens de l'art, les ready-made s'inscrivent au contraire dans la tradition de la peinture. Tout simplement parce qu'ils accusent le cul-de-sac dans lequel cet art se serait retrouvé à la fin de la seconde décennie du XXe siècle. Duchamp lui-même se rattachait à la longue tradition picturale. Ses toiles de jeunesse ont tour à tour tâté de l'impressionnisme, du cubisme, et se sont rapprochées de Cézanne: autant de maîtres qu'il tenta de dépasser.

Dans cette perspective, au lieu de bousculer les traditions connues, comme celles de la peinture ou de la sculpture, le ready-made ouvre une nouvelle tradition, celle des objets déjà faits, du «prêt-à-exposer», pour ainsi dire. L'urinoir ouvre donc un champ artistique jusque-là inexploré.

L'oeuvre phare a son histoire. Elle devait être présentée lors d'une exposition organisée par la New York Society of Independent Artists. Or cette organisation avait pour particularité de devoir accepter toutes les propositions soumises pour une exposition, sans jury, à la condition que l'artiste soumissionnaire débourse les 6 $ demandés pour l'inscription. Marcel Duchamp envoya son oeuvre «déjà faite», signant de ce pseudonyme emprunté à l'ingénieur qui avait dessiné le modèle d'urinoir.

Après des débats, dont la revue alternative The Blind Man fit état à l'époque, l'oeuvre fut refusée, précisément parce que ce monsieur R. Mutt semblait plagier des ready-made de Marcel Duchamp, Roue de bicyclette notamment, connus à l'époque dans le cercle des arts visuels à New York. L'artiste s'expliqua sur ses choix plusieurs années plus tard: «Que M. Mutt ait fait ou non la fontaine de ses mains n'a aucune importance, écrivit-il dans The Blind Man. Il a CHOISI. Il a pris un article ordinaire de la vie, l'a disposé de façon à ce que sa signification utilitaire disparaisse sous un nouveau titre et un nouveau point de vue.»

De cette façon, R. Mutt, selon Duchamp, avait créé une nouvelle manière de penser pour cet objet. La fracture était consommée. L'oeuvre refusée avait fait l'histoire. Duchamp avait testé le système de l'art.

Le fait qu'il ait été un des fondateurs de la New York Society of Independent Artists pose une couche d'ironie de plus sur cette histoire fascinante. La destruction de l'oeuvre originale elle-même en rajoute.

Car le ready-made de 1917 n'existe plus. Pendant des années, Fontaine ne fut connu que par le seul truchement d'une photographie de l'Américain Alfred Stieglitz. Le mythe entourant l'oeuvre prit de l'ampleur dans les années 50. Duchamp entérina ensuite plusieurs répliques, des copies d'un objet manufacturé. Elles se trouvent aujourd'hui dans diverses collections du monde. Le Musée des beaux-arts du Canada en possède un exemplaire, en plus de bon nombre d'oeuvres de Marcel Duchamp, artiste phare d'un temps déboussolé...