Rebaptiser des lieux pour corriger l’histoire

Une vue de la salle d'exposition. Au fond, l'image de l'artiste au sommet du Agassizhorn.
Photo: Toni Hafkenscheid Une vue de la salle d'exposition. Au fond, l'image de l'artiste au sommet du Agassizhorn.

« Rebaptiser un lieu permet de désigner des parts oubliées de l’histoire. De réécrire l’histoire. Mais l’objectif n’est pas de changer tous les noms », reconnaît l’artiste Sasha Huber, qui a amorcé sa carrière en s’attaquant, littéralement, à un sommet des Alpes suisses : l’Agassizhorn. C’était en 2008 et elle plantait, une fois en haut, une plaque donnant au pic un nouveau nom, Rentyhorn.

Née en 1975, à Zürich, de mère haïtienne et de père suisse, mais artiste finlandaise depuis vingt ans, Sasha Huber présente ce printemps à Toronto une imposante exposition, sa première en Amérique du Nord. À l’affiche du centre Power Plant, à quelques pas de la tour CN, You Name It retrace toute l’énergie qu’elle déploie dans sa lutte contre la commémoration de Louis Agassiz (1807-1873), un botaniste et géologue jugé raciste.

Le mouvement auquel a adhéré l’artiste finno-suisso-haïtienne s’appelle Démonter Agassiz. Il est l’initiative de l’historien Hans Fässler, auteur d’Une Suisse esclavagiste — voyage dans un pays au-dessus de tout soupçon (2005). Un site Web cite l’odieux personnage : « Établissez des communautés de nègres dans les régions tropicales si vous êtes en mesure de vous intéresser à l’avenir des nègres, mais ne vous laissez pas séduire par une fausse philanthropie à associer l’avenir de la race blanche à celui des Noirs. »

« Il a été un raciste influent, rappelle Sasha Huber, jointe à Helsinki. Mais quand il a commencé à associer religion et science, il s’est discrédité. Après la publication de L’origine des espèces de Darwin, il est devenu clair que ses théories étaient erronées. »

Vidéos, photographies, actions, sculptures, dessins, textes… L’art de Huber couvre non seulement un large spectre de la création, mais il fait voyager. L’exposition du Power Plant donne droit aux spectaculaires Alpes (la vidéo Rentyhorn), ainsi qu’à des coins reculés en Nouvelle-Zélande, au Brésil, aux États-Unis, au Québec et à un face-à-face avec la Lune.

Des lieux baptisés Agassiz, on n’en trouve pas qu’en Suisse, patrie du personnage. L’équipe de Démonter Agassiz en a recensé 80. Une trentaine sont situés aux États-Unis, où l’homme a vécu dès 1846 jusqu’à sa mort. « Ses agissements racistes » prennent forme à ce moment, une période pourtant intense contre l’esclavage et le racisme.

Un lac du Québec

Avec sa vingtaine de lacs, de monts, de forêts et jusqu’à une rue Agassiz (à Winnipeg), le Canada se place au deuxième rang de cette liste, loin devant la Suisse. Sasha Huber se l’explique du fait que le scientifique a fait des glaciers sa spécialité.

Le lac Agassiz du Québec ? Une magnifique étendue d’eau en Abitibi que l’artiste a filmée des airs. Réalisée lors d’une résidence en 2017 au centre Axe-Néo 7 de Gatineau, la vidéo Mother Throat laisse entendre deux chanteuses de gorge du Nunavut, Charlotte Qamaniq et Cynthia Pitsiulak. L’artiste voulait travailler avec elles, chez elles, mais pour des raisons de distance et de sécurité, elle s’est contentée de se déplacer à 300 km de Gatineau.

« Je répète l’expérience que j’avais faite en Nouvelle-Zélande et efface de manière symbolique les liens entre un lieu et Agassiz, commente-t-elle. C’est un rituel poétique qui libère le paysage du nom imposé. Il débaptise davantage qu’il renomme. »

Entamer une discussion

L’objectif de Démonter Agassiz, et de ses propres projets, précise-t-elle, est « d’entamer une discussion sur tout ce qu’a fait Agassiz ». Sasha Huber a trouvé mille moyens de le faire tomber de son piédestal. Dans Agassiz Down Under Poster, elle s’approprie des photos du séisme de San Francisco de 1906 où l’on voit la statue du scientifique renversée, la tête dans le sol. Dans les images de la série The Mixed Traces, elle apparaît nue, prenant des postures qui évoquent les portraits qu’Agassiz faisait des esclaves.

« Mon corps me sert de prise de position. Agassiz était contre les mélanges. À ses yeux, je n’existerais pas », clame-t-elle.

C’est un des esclaves photographiés au XIXe siècle, Renty, que Sasha Huber a voulu honorer en 2008 lorsqu’elle est montée, en hélicoptère, dans les hauteurs alpines. Agassizhorn demeure cependant l’appellation officielle, Rentyhorn n’ayant pas été approuvé par la totalité des communes concernées. Il y a encore de la résistance à accepter une autre partie de l’histoire.

 

You Name It 

De Sasha Huber. Au Power Plant, 231 Queens Quay West (Toronto), jusqu’au 1er mai. Le 28 avril, l’artiste sera sur place pour une discussion avec le public.

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