Marshall McLuhan, inépuisable inspiration

Ludovic Boney et Caroline Monnet, «Hydro», 2020 
Photo: Adrián Morillo Ludovic Boney et Caroline Monnet, «Hydro», 2020 

Personnage célèbre qui se passe souvent de présentations, Marshall McLuhan (1911-1980) continue de susciter l’attention des universitaires comme des artistes, conciliant ainsi culture populaire et culture savante. L’auteur de Pour comprendre les médias (1964), son ouvrage le plus notoire, est la figure inspiratrice de l’exposition qui ouvre la saison à la Fonderie Darling, Feedback #6. Marshall McLuhan et les arts.

Celui qui prédisait le « village global » et qui a marqué les théories de la communication en affirmant que le « médium est le message » a développé d’autres notions phares restées plus discrètes, comme celle de rétroaction (feedback). Plusieurs œuvres des 13 artistes et collectifs rassemblés dans l’exposition en ravivent diversement la teneur, tant théorique que physique, aux limites parfois du confort. Clignotement lumineux et interférences sonores sont du lot, ancrant la visite dans une corporalité indéniable.

Dans son pastiche des audioguides d’exposition, outil par excellence de médiation culturelle, l’œuvre sonore de Julia E. Dyck introduit la visite. Une voix monocorde nous dit de respirer et de fermer les yeux, de nous abandonner dans l’expérience artistique qui, avec sa boucle de rétroaction très mcluhienne, activant observation, mémoire et imagination, procure un changement de vision.

Le théoricien-artiste

Le commissaire invité Baruch Gottlieb souligne cette autre idée forte pour McLuhan du pouvoir unique de l’art pour comprendre les médias et leurs effets. Les artistes, pensait-il, sont indispensables à l’humanité pour sa survie, dans cet âge de l’électronique qui, par la technologie, surcharge la vie sensorielle, crée un « maelström ». L’art agit en radar, pénètre l’indiscernable.

De là, Gottlieb fait surtout valoir l’artiste en McLuhan, dans cette sixième itération d’une série d’expositions autour du personnage et de son héritage.

Lui-même penseur et artiste, le commissaire est un Montréalais d’origine établi depuis 20 ans en Europe, où il exerce en spécialiste du numérique à l’Institut d’art contemporain néerlandais West Den Haag et à l’Université des arts de Berlin.

Il présente ici des matériaux d’archives sous vitrine pour témoigner des activités exploratoires du théoricien des médias dans le domaine de l’édition extra-universitaire, où il fut très créatif. Ce pan riche, certes, peine toutefois à faire sa place parmi les œuvres avec lesquelles il doit supposément entrer en dialogue.

Des extraits d’apparitions de McLuhan à la télévision font davantage mouche, d’autant qu’ils sont sous-titrés en français ; la traduction vise, une primeur à souligner, un public élargi. Tantôt drôle, tantôt sérieux, McLuhan a participé à plusieurs émissions, donné nombre de conférences.

Le commissaire compare ces sorties publiques à des performances par lesquelles le théoricien testait les médias étudiés, éprouvait des idées aux formules-chocs : Marx n’avait pas entrevu que la marchandise prisée du XXe siècle serait l’information ; la couverture médiatique de la guerre devient plus importante que la guerre elle-même…

Relectures féministes

Bien des œuvres pourraient faire écho à la pensée de McLuhan, ce qui se vérifie dans l’expo. Chez Iain Baxter&, Landscape (2003) incarne le genre du paysage au moyen de vieux téléviseurs cathodiques animés de « neige », au rayonnement cosmique persistant. Le passé resurgit aussi dans la collection de téléphones contrefaits constituée par le collectif activiste Disnovation.org ; les « Prisoner Flip Phone », « Razor Phone » et « Retro Phone » évoquent l’attachement aux technologies obsolètes.

Si la lumière électrique était pour McLuhan de l’information pure, elle a, pour Ludovic Boney et Caroline Monnet, d’autres résonances. Leur majestueuse installation Hydro (2020) inquiète, rappelant les liens de l’hydroélectricité avec les terres autochtones ancestrales.

Tandis que le duo !Mediengruppe Bitnik fouille le Web clandestin et ses interactions avec le monde légal, Stephanie Syjuco comble la promesse de gratuité non tenue par Internet. Sur le mur, tels les babillards d’antan, s’affichent des adresses URL à déchirer pour emporter donnant accès librement à des textes dont le contenu affleure seulement en lisant les noms : Judith Butler, Rebecca Solnit, Tiqqun, Françoise Vergès…

Ces écrits, entre autres féministes, anticapitalistes et décolonialistes, attirent l’attention sur les biais patriarcaux de la pensée de McLuhan. Sa vision universalisante du pouvoir des médias ne tenait pas compte des inégalités fondées sur le genre, le sexe, l’origine ethnique et la classe sociale. C’est ce que propose d’exposer et de dépasser l’ouvrage coédité par la précédente directrice, à Toronto, du McLuhan Center for Culture and Technology Sarah Sharma, Re-Understanding Media: Feminist Extensions of Marshall McLuhan (Duke University Press, 2022). La nécessaire publication sera lancée lors d’un colloque en août, au terme d’une série d’activités publiques liées à l’exposition.

La Fonderie Darling a 20 ans

L’exposition patrimoniale Fonderie Darling. 20 ans + 1 siècle vient sonder la mémoire du site industriel où le centre d’arts visuels a ouvert ses portes en 2002, dans les traces de la compagnie de fonte Darling Bros. Ltd, active entre 1888 et 1991. La directrice Caroline Andrieux répond aux questions du Devoir.

 

En quoi se particularise la forme de l’exposition ?

 

Présentée sous la forme d’une vitrine didactique interactive, l’exposition se déploie sur toute l’année et s’organise en trois volets distincts, selon trois périodes historiques : « 1888-1938. Fondations » ; « 1939-1959. La guerre et ses suites » ; « 1961-1991. Du déclin aux transformations ». L’exposition est conçue de façon à partager (ou à prolonger) cette mémoire, et le public est invité à suivre et à s’approprier le matériel historique en collectant l’ensemble des cartes informatives intégrées à même le dispositif et qui pourront être assemblées sous la forme d’un livret au terme du cycle d’exposition.

 

Dans les histoires conjuguées de la fonderie et du centre d’arts visuels, quelles sont les retombées du patrimoine industriel sur la création actuelle ?

 

Je ne peux m’empêcher de penser aux oeuvres de Sylvia Safdie, dont Gina, qui ont été réalisées à la Fonderie Darling encore en activité industrielle et qui font magnifiquement le lien entre les deux activités.

 

Je crois que c’est surtout d’un point de vue de l’architecture que la fusion entre les deux domaines se fait le mieux. Les artistes bénéficient d’espaces volumineux, lumineux et inspirants pour créer, produire et présenter leur travail. Le public s’immerge dans ces bâtiments hors normes qui subliment les oeuvres et procurent une expérience esthétique unique.

 

Il y a aussi la continuité de fonction dans la conception et la production qui est substantielle. Les volumes industriels du lieu invitent les artistes à réfléchir leurs pratiques autrement et à créer des oeuvres in situ, souvent à plus grande échelle qu’à l’habitude.

 

Que laisse présager cette exposition pour l’avenir de la Fonderie Darling ?

 

Nous souhaitons que la Fonderie Darling traverse les siècles, si possible en tant que centre d’arts visuels. D’ailleurs, Quartier Éphémère, l’organisme gestionnaire du lieu, vient tout juste de déposer une demande de classement patrimonial auprès du MCCQ, en mettant en avant la valeur historique de ce petit complexe industriel qui a été préservé dans son intégrité maximale de l’extérieur comme de l’intérieur, ainsi que tous les artefacts que l’organisme s’est donné du mal à collecter et à conserver depuis plus de 20 ans.

 

Feedback #6. Marshall McLuhan et les arts

Commissaire invité : Baruch Gottlieb. À la Fonderie Darling, 745, rue Ottawa, jusqu’au 14 août.



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