Faith Ringgold, une oeuvre contestatrice et singulière

Faith Ringgold, «American People Series #20: Die», 1967
Photo: The Museum of Modern Art Faith Ringgold, «American People Series #20: Die», 1967

Dans une de ses œuvres célèbres datant de 1988, le collectif Guerrilla Girls expliquait avec sarcasme les avantages d’être une femme artiste. Parmi les « privilèges » accordés, elles nommaient le fait de « savoir que votre carrière pourrait prendre son envol quand vous aurez plus de quatre-vingts ans ». Ces jours-ci à New York, on pourra constater que la pensée de ces femmes résonne encore de manièretout aussi pertinente en visitant cette rétrospective de l’artiste africaine-américaine Faith Ringgold, maintenant âgée de 91 ans. Voilà un événement muséal majeur dans la Grosse Pomme en ce début de 2022.

Longtemps méprisée par le milieu de l’art, ne trouvant pas de galerie pour la représenter ou même l’exposer momentanément, Ringgold s’est battue. Elle dénonça l’absence de femmes — et de femmes noires en particulier — dans les galeries et musées d’art. Dans les années 1960 et 1970, elle en profita aussi pour critiquer le silence du milieu officiel de l’art quant au mouvement des droits civiques, mais aussi par rapport à la guerre du Vietnam.

Le milieu des arts, qui se croit si progressiste, est peut-être bien plus conservateur et même parfois rétrograde que l’on pourrait le croire. Dans une entrevue pour la Tate Modern de Londres, Ringgold expliquait même que la société « décourageait les artistes à raconter ce à quoi étaient confrontés les Afro-Américains à cette époque. Ce n’était pas une belle image des États-Unis. Et ceux qui voulaient la montrer n’étaient pas exposés […] ».

Une autre histoire de l’Amérique

Le travail de Ringgold prend son réel envol esthétique en 1963, alors qu’elle réalise des tableaux sur les iniquités sociales ainsi que sur la ségrégation aux États-Unis. Ringgold raconte comment, au début des années 1960, elle ne comprenait pas de quoi pouvait bien parler le militant Stokely Carmichael lorsqu’à la télévision, on l’entendait discuter du Black Power : « Comment les Noirs pourraient-ils avoir du pouvoir ? ! ? » Elle réalise alors des huiles montrant les intimidations dont elle fut l’objet, mais aussi les violences raciales d’une Amérique opprimant sa minorité noire.

Cette contestation se retrouve même dans les couleurs qu’elle utilisa. Ringgold recourut à une palette de couleurs composée de vert, de noir, de rouge, de marron, de violet, de gris et de bleu, où nous pouvons voir un lien avec une esthétique valorisée par le mouvement Black Power. Dans le même esprit, on notera aussi comment l’artiste David Hammons créa, en 1990, un drapeau américain vert, noir et rouge en s’inspirant des couleurs de plusieurs drapeaux de pays africains.

Dans des huiles sur toile aux titres puissants, comme Black Light Series #8: Red White Black Nigger (1969), Black Light Series #10 : Flag for the Moon : Die Nigger (1969), ou American People Series #18 : The Flag Is Bleeding (1967), le rouge, le blanc et le bleu du drapeau américain n’incarnent plus la notion de liberté. Le rouge y devient une étendue de sang qui coule. Des taches bleues et brunes évoquent des ecchymoses sur des corps.

Et on admirera aussi tout son travail avec des courtepointes et installations faites de poupées de tissu qu’elle réalisa à partir des années 1970. Et il faudrait aussi parler des livres pour enfants qu’elle écrivit, dont Tar Beach qui raconte l’histoire d’une petite fille vivant dans Harlem.

Une œuvre hors du commun qui mérite cette imposante rétrospective.

 

Faith Ringgold : American People

Au New Museum de New York, jusqu’au 5 juin

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