Queer jusqu’au bout des ongles

«Lee Lee», photo tirée de la série «Queers Portraits»
Photo: JJ Levine «Lee Lee», photo tirée de la série «Queers Portraits»

La langue française va devoir s’y faire et s’y mettre. Sur l’une des photos de la fascinante exposition Photographies queers, de JJ Levine, présentée au Musée McCord, Harry est photographié assis sur le pouf d’un salon, caressant de la main son ventre, où iel porte un enfant. Sur son corps, on remarque les cicatrices qu’ont laissées des interventions chirurgicales. En haut, une inscription « Harry enceint ». L’enfant que Harry porte, que l’on retrouvera dans les photos de vie quotidienne subséquentes, c’est aussi celui de JJ Levine, le jeune photographe dans la trentaine qui signe l’exposition.

À travers ses galeries de portraits qui mettent en scène son cercle rapproché d’amis, vivant principalement à Montréal, JJ Levine nous fait entrer dans l’univers queer qui est le sien, tout en nous obligeant à remettre en question notre propre regard sur ces réalités. Maître des codes de la photographie de portrait traditionnel, il montre à la fois ce que l’artifice révèle et ce qu’il cache.

L’exposition propose trois séries de portraits : la première, où se trouve celle de Harry enceint, s’intitule Portraits queers. Elle a été commencée en 2006 et le photographe la documente toujours aujourd’hui. L’artiste y présente différents membres de sa communauté, toujours à travers des présentations extrêmement soignées auxquelles il consacre des heures, voire des semaines. Femmes amies élevant ensemble un enfant, femmes allaitant, enfants d’union queer regardent la caméra fixement, comme pour mieux affirmer leur présence et leur identité.

En entrevue, JJ Levine raconte l’histoire d’une photo représentant son partenaire et son enfant, endormis côte à côte dans la lumière matinale. « J’ai vu cette scène et elle m’avait tellement touché. C’était dans un chalet. Après j’ai reproduit la scène et j’ai mis un temps fou à retrouver un tissu de la couleur exacte qu’avait le rideau ce matin-là », dit-il.

Les stéréotypes

 

Les deux autres séries de l’exposition, plus thématiques, forcent le spectateur à réviser son regard et les stéréotypes sur les personnes.

Dans la série Alone time (seul), l’artiste feint de nous présenter différents couples dans des scènes de la vie quotidienne. Or, un regard plus attentif permet de découvrir qu’un seul modèle tient en fait successivement les deux rôles, celui de la femme et celui de l’homme. Ce ne sont que les vêtements, les maquillages ou les attitudes qui changent. Sur l’une de ces photos, qui semble représenter un couple traditionnel, homme et femme avec une petite fille et un petit garçon, ce sont en fait seulement deux modèles, un adulte et un enfant, qui ont pris toutes les poses.

Dans la troisième série, intitulée Switch (permutations), des couples en apparence hétérosexuels échangent les rôles, changent leur apparence avec perruques, maquillages et vêtements, sans que l’on puisse définir, au bout du compte, qui est l’homme et qui est la femme. JJ Levine lui-même se définit comme trans, même s’il refuse de dire quel était son sexe « assigné de naissance », comme on dit. En entrevue, il explique qu’il tente, à travers son œuvre, de modifier l’image des trans véhiculée dans les médias, souvent par le biais de personnes qui ne le sont pas. « On montre toujours des personnes qui vivent des choses très difficiles et très douloureuses. Moi, je veux montrer que c’est très bien d’être trans, et que j’ai une belle vie. »

L’exposition sera accompagnée de toute une série d’activités sur le thème de la redéfinition du genre. Hélène Samson, commissaire de l’exposition, y donnera notamment une conférence sur l’art queer au XIXe siècle le 8 avril. En entrevue, elle raconte que le portrait d’un homme trans a été retrouvé dans les archives du photographe canadien William Notman, avec la mention : « Ne pas insérer dans le catalogue. »

JJ Levine a exposé sa première photographie au Musée McCord en 2008, à l’occasion d’une exposition réalisée par des photographes de la relève, en hommage à William Notman.

« JJ Levine y avait présenté un portrait queer », se souvient Hélène Samson.

 


Précision: Dans une version précédente de cet article, le passage «JJ Levine raconte l’histoire d’une photo représentant son partenaire et son enfant» évoquait un «ex-conjoint», il faut plutôt lire «partenaire».

 

 

Photographies queers

JJ Levine, au Musée McCord, jusqu’au 18 septembre 2022

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