Balade au crépuscule

Les artistes Pierre Lapointe et Nicolas Party nous invitent à prendre un bain de beauté au Musée des beaux-arts de Montréal.
Photo: Richmond Lam Les artistes Pierre Lapointe et Nicolas Party nous invitent à prendre un bain de beauté au Musée des beaux-arts de Montréal.

Pour la première fois au Canada, on consacre une exposition solo au travail de l’artiste suisse d’envergure internationale Nicolas Party. En écho à son univers à la fois moderne et intemporel présenté au Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM), Pierre Lapointe, grand passionné d’arts visuels, lance un nouvel album qui fait aussi partie de l’exposition et qui emprunte son titre : L’heure mauve. Le moment est venu de mettre le nez dehors pour entrer dans un monde de portraits aux couleurs vibrantes, de murales somptueuses et de paysages surréalistes.

À l’origine de cette association féconde entre le prince du pastel et le petit roi de la chanson, un flash du directeur général du MBAM, Stéphane Aquin. « Pour les textes qui accompagneraient les œuvres, on avait envie de quelque chose de poétique, explique Nicolas Party, joint à New York par écrans interposés. Stéphane a suggéré qu’on approche Pierre. Il a accepté et proposé d’écrire des chansons qui répondraient aux salles. »

L’auteur-compositeur-interprète, qui ne connaissait pas l’artiste personnellement, mais qui suivait son travail sur les réseaux sociaux, comprend pourquoi on a pensé à lui : « On retrouve, dans l’univers de Nicolas et le mien, une dimension référentielle très postmoderne. C’est accessible et comestible, mais en creusant un peu, on voit apparaître d’autres couches de lecture plus complexes. »

Il y a quelque chose de très accrocheur pour l’œil dans le monde de Nicolas Party, dont l’étoile brille fort depuis une dizaine d’années dans le milieu des arts visuels. En novembre dernier, Landscape, un pastel sur lin de celui que l’on surnomme le « BuzzySwiss Artist », a été adjugé pour 3,2 millions $US lors d’une vente chez Christie’s, à New York. En arrivant en haut de l’escalier du pavillon Hornstein du MBAM, les visiteurs se retrouveront devant une immense murale, un paysage doux, tout en rondeurs, superposition de montagnes indigo, blanches, anthracite et mauves dressées sur fond de ciel bonbon à la pêche. Une fête de couleurs éblouissantes qui fait voler en éclats la morosité pandémique.

D’une salle à l’autre, cet héritier de Magritte et de Picasso, à la fois artiste, commissaire et metteur en scène, fait dialoguer ses œuvres avec celles qu’il a élues parmi la collection permanente du MBAM. On croise des toiles du Groupe des Sept, d’Emily Carr, d’Otto Dix et d’Ozias Leduc, une grande découverte pour lui. L’heure mauve, titre de l’exposition, est l’intitulé d’une peinture de Leduc que l’on redécouvre à travers son regard. Magnifique travail de curation.

Nicolas Party : « J’ai toujours pensé que l’art était l’un des seuls véhicules créés par l’humain qui permettent de traverser le temps sans aucune barrière. C’est comme la DeLorean dans Back to the Future : à travers l’art, on peut vraiment se connecter aux humains du passé. »

Entrer dans le paysage

À son tour, Pierre Lapointe s’est inspiré des thèmes des toiles choisies et créées par son collaborateur pour revisiter une sélection de chansons classiques, tant québécoises qu’internationales, y entrelaçant ses propres compositions. On navigue entre Gilles Vigneault, Kurt Weill, Claude Léveillée, Léo Ferré.

Pierre Lapointe répond à l’Hymne au printemps de Félix Leclerc par un Hymne à l’automne. Après une reprise de Non, je n’ai rien oublié d’Aznavour, il enchaîne une composition originale qui est la narration d’un souvenir bien vif. Plus loin, il réplique à la célèbre et soyeuse Gnossienne no 1 de Satie, le compositeur surréaliste, par une jolie pièce instrumentale signée en tandem avec Philippe Brault, réalisateur de l’album.

Est-ce vertigineux de dialoguer ainsi avec de grands maîtres, pour ne pas dire des monuments ? « Je n’ai pas eu le luxe d’y penser trop, parce que je suis arrivé assez tard dans le processus. Il fallait que j’aille vite, j’étais dans l’urgence. Une fois le travail terminé, je me suis demandé si l’exercice avait quelque chose de prétentieux… Mais il était trop tard, et c’est aussi bien comme ça ! » dit-il en rigolant.

L’auditeur sera invité à brancher ses écouteurs pour entendre les chansons associées aux différentes salles. Il en résulte un objet double, à la fois une trame sonore pour prolonger l’expérience en rendant l’exposition encore plus immersive et un album de Pierre Lapointe, intitulé L’heure mauvecomme l’expo, mijoté avec ses collaborateurs habituels. Pop de chambre somptueuse et intemporelle, élégamment arrangée, pièces par moments classiques, ailleurs audacieuses. Lapointe ose sortir de ses schémas habituels et se laisser entraîner dans l’une des grandes et belles lubies de Nicolas Party : l’obsession du paysage.

Exalté, déployé, célébré, détruit, en ruine, puis réinventé et saturé de couleurs aux pigments serrés, le paysage est l’un des grands thèmes dans l’œuvre picturale de Party. Ici, la nature est reine. « Quand on a commencé à rassembler les œuvres pour le projet, je me suis rendu compte assez vite que l’art canadien avait un lien très fort avec l’histoire du paysage, observe celui qui, à ses débuts, faisait des graffitis sur les trains de l’Europe. Comme Suisse, ma relation au territoire est différente, mais bien présente, avec nos montagnes pour nous “grounder”. Je traite le sujet sous deux angles. D’abord, la nature est une source infinie de beauté et de plaisir ; pendant la pandémie, on a tous eu le réflexe de se tourner vers elle. D’un autre côté, on vit une anxiété grandissante, car on commence à avoir peur de la perdre. »

Pierre Lapointe rappelle qu’en chanson comme en art en général, on s’est d’abord déterminés à travers elle : « Tous les chanteurs — Charlebois, Ferland, Claude Gauthier — ont commencé en chantant la nature, le froid, l’hiver. Je trouve ça émouvant que, pour se définir, on se soit rabattus sur la chose qui ne bouge pas et qui est juste là, c’est-à-dire le paysage. »

Musique et arts visuels, deux par deux rassemblés

À travers ses clips, ses spectacles et ses tenues, sur ses pochettes d’album ou dans des projets parallèles, Pierre Lapointe a toujours flirté avec les arts visuels. On l’a vu collaborer avec David Altmejd, le collectif BGL, Yann Pocreau, Sophie Calle, Dominique Pétrin, Pascal Grandmaison et le duo Pierre et Gilles. Parmi les associations qui l’ont marqué, il cite les échanges entre Andy Warhol et le Velvet Underground, entre Björk et l’artiste américain Matthew Barney, les explorations de Sonic Youth avec des artistes issus d’horizons variés. Pierre Lapointe rappelle le travail de l’artiste islandais Ragnar Kjartansson qu’on a pu voir au Musée d’art contemporain à Montréal en 2016, notamment sa collaboration avec le groupe The National dans une vidéo hypnotique d’A Lot of Sorrow. Nicolas Party mentionne pour sa part le peintre portraitiste David Hockney, qui s’invite à l’opéra, les collaborations de Picasso avec Cocteau et Satie. On pense également au rôle de la musique dans les récentes expériences immersives, comme Imagine Van Gogh, des listes musicales que l’on peut trouver ensuite sur les plateformes d’écoute en ligne. Impossible de passer sous silence l’exposition Sympathy for the Devil, consacrée aux liens entre l’art et le rock’n’roll depuis 1967, au MAC en 2008-2009, et la magnifique célébration posthume de la vie et de l’oeuvre de Leonard Cohen, toujours au MAC il y a quatre ans, offerte en ligne gratuitement jusqu’en février 2024.

 

L’heure mauve

Exposition de Nicolas Party. Au Musée des beaux-arts de Montréal, du 12 février au 16 octobre.

L’heure mauve

​Pierre Lapointe, Bonsound. Sur toutes les plateformes numériques le 7 février et sur vinyle cet été. Pierre Lapointe offrira aussi le spectacle Les retrouvailles à Montréal en lumière au théâtre Maisonneuve, les 18 et 19 février.



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