«Ces tapis qui nous façonnent»: le tapis comme métaphore du filet tendu par le capitalisme

Vue de l’installation «Ces tapis qui nous façonnent», 2021
Photo: CCA Vue de l’installation «Ces tapis qui nous façonnent», 2021

Dans l’ère du capitalisme tardif où nous vivons, tout semble pensé pour parasiter nos envies et même nos désirs afin de développer chez nous des habitudes exponentielles de consommation. Le capitalisme est avant tout producteur de fantasmes. Et pas seulement ceux de pouvoir transformer le monde des matières brutes en marchandises, sources de profits toujours plus énormes. Le capitalisme incarne aussi et surtout une obsession, celle de s’approprier, de contrôler et même de façonner la machine désirante de chaque individu en l’assujettissant à des besoins formatés, à des objets. Et il n’a pas fallu attendre Internet et ses algorithmes pour que le filet du système économique soit bien tendu.

Dans une petite exposition installée dans sa salle octogonale, le Centre canadien d’architecture (CCA) explore la fonction d’un élément du décor de nos sociétés, élément qui au premier coup d’œil semble dépendre du domaine du hasard ou du goût mais qui en fait est totalement réfléchi et contrôlé : le tapis. Et de nos jours, ce ne sont pas les architectes qui ont le contrôle sur le type de moquettes qui seront étendues sur le sol des bâtiments qu’ils ont élaborés. Ce sont des spécialistes du marketing qui en décident les motifs, les textures et les couleurs… Le design de ces tapis est aussi pensé pour accentuer l’effet que procure la logique des marques, à la fois comme signe de sécurité et de familiarité.

Dans les édifices gigantesques de l’architecture moderne, les sols et les tapis qui les recouvrent occupent une superficie de plus en plus spectaculaire ainsi qu’un rôle qui est bien plus important que ce qu’on pourrait croire. Le cas des casinos en est un très bon exemple.

Comme l’explique le livre Designing Casinos to Dominate the Competition (2000) de Bill Friedman — livre qui est exhibé dans une vitrine de cette exposition —, il faut que ces tapis soient de bon goût tout en ayant des couleurs « raisonnablement intenses » afin d’amplifier l’excitation du joueur. Ils participent donc à cette ambiance qui tente de tout faire pour inciter les consommateurs à s’enfermer dans une bulle où ils pourront jouer compulsivement.

Cette exposition ne traite donc pas vraiment de l’apparence de ces tapis, mais plutôt de leur performance, de leur affect dans le tissu social, comme outil de marketing amplifiant dans les espaces des casinos, mais aussi ceux des palais des congrès, des complexes hôteliers… À ce sujet, levisiteur du CCA remarquera en particulier les photographies d’Assaf Evron qui nous permettent de scruter les tapis utilisés dans des hôtels comme le Marriott Marquis ou le Hyatt Regency à Atlanta. Comme l’explique un texte provenant des hôtels Hyatt, l’espace doit créer un sentiment d’énergie et de connectivité que les motifs du tapis incarnent aussi.

Mais cette mécanique fonctionne-t-elle vraiment ? Sommes-nous à ce point soumis aux agents du marketing ?Ces tapis qui nous façonnent nous permettra d’y réfléchir et de renforcer notre jugement critique.

Avant de visiter cette exposition, vous pourrez écouter une introduction audio sur SoundCloud.

 

Ces tapis qui nous façonnent

Commissaire : Dan Handel. Au Centre canadien d’architecture (CCA), jusqu’au 13 mars.

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