Sur le radar: trois questions à Louise Vigneault

François-Marc Gagnon à Canal Savoir (1989-2001), feuilletant l’ouvrage de Pierre Théberge «Guido Molinari», publié en 1976 
Photo: Photographe inconnu, Archives François-Marc Gagnon François-Marc Gagnon à Canal Savoir (1989-2001), feuilletant l’ouvrage de Pierre Théberge «Guido Molinari», publié en 1976 

Voici un livre rare, un ouvrage qui a l’intelligence de se pencher sur un de nos grands historiens de l’art et théoriciens de l’image. François-Marc Gagnon (1935-2019), qui fut le premier Canadien à être engagé au Département d’histoire de l’art de l’Université de Montréal, en 1966, fait en effet l’objet d’un ouvrage collectif, qui se lit comme un roman, dirigé par Gilles Lapointe et Louise Vigneault. Cette dernière a répondu à nos questions.

Quels sont les apports principaux de François-Marc Gagnon à l’histoire de l’art québécoise et canadienne ?

Il a apporté un regard décomplexé et stimulant, en y entrant par deux portes : son père, Maurice Gagnon, était historien d’art et collègue de Paul-Émile Borduas à l’École du meuble, mais c’est d’abord à titre de professeur de philosophie à l’École des beaux-arts qu’il s’est intéressé au langage artistique, en tentant de susciter l’intérêt des étudiants, au cœur des tumultueuses années 1960. À son arrivée à l’Université de Montréal, on lui confie les cours sur l’art canadien, encore considéré sous un angle colonialiste et folklorique.

Armé d’une approche interdisciplinaire et humaniste, il développe alors deux chantiers de recherches : les arts de la Nouvelle-France et la modernité québécoise. Il le fait en abolissant notamment les hiérarchies entre les arts élitistes et populaires, en alliant l’histoire officielle des idéologies à celles des pratiques vernaculaires, mais aussi en réconciliant les approches historiennes et formalistes qui mettent sous la loupe les composantes essentielles de l’art. Et il a su rendre accessibles ces contenus grâce à ses talents de communicateur et de vulgarisateur, dans le cadre de ses cours et dans des émissions télévisées.

Quelle nouvelle vision a-t-il portée sur l’art de la Nouvelle-France ?

Elle s’est intéressé non seulement aux œuvres canoniques de la Nouvelle-France (peintures, sculptures monumentales, objets liturgiques), mais aussi à toutes les images en circulation — cartographies, illustrations de récits de voyages, imageries des campagnes de conversion —. Il les a abordées comme les témoins du mouvement des populations et des dialogues interculturels.

Quel nouveau regard a-t-il jeté sur la représentation de l’altérité et en particulier des Autochtones ?

Son histoire personnelle — celle d’un dominicain qui quitte les ordres pour l’amour d’une jeune juive, mère et divorcée — témoigne à elle seule de sa capacité d’ouverture à l’altérité et à la différence, mais elle imprégnera aussi le regard qu’il a développé sur ses différents objets de recherche pendant toute sa carrière. Pour lui, l’histoire du continent est celle des contacts, des échanges, des ruptures, des expériences, que le langage muet mais combien éloquent des images permet aujourd’hui de révéler.

En intégrant, dans ses recherches et ses cours, des œuvres de créateurs autochtones et immigrants, il a levé le voile sur des expériences riches, encore méconnues, mais désormais inestimables et intégrées aux milieux universitaire et muséal.

De son expérience, on retient de François-Marc Gagnon sa capacité à faire dialoguer les opposés et à engager des dialogues intergénérationnels. Il en ressort une expérience audacieuse, infiniment inspirante et stimulante. Des valeurs d’une grande actualité et devenues indispensables.

François-Marc Gagnon et l’art au Québec Hommage et parcours

Sous la direction de Gilles Lapointe et de Louise Vigneault, avec la partici-pation de Rose Marie Arbour, Dominic Hardy, Laurier Lacroix, Yvan Lamonde, Loren Lerner, Denis Longchamps, Pierre-Olivier Ouellet, Esther Trépanier et du collègue au Devoir Jérôme Delgado, PUM, Montréal, 2021, 222 pages

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