Mort de Sabine Weiss, photographe compatissante

La photographe à son domicile en décembre 2020
Photo: Joel Saget Agence France-Presse La photographe à son domicile en décembre 2020

Sabine Weiss aimait capturer les « morveux », les « mendiants » et les « petits narquois » croisés dans la rue : cette photographe, espiègle et rigoureuse, connue également pour ses photos de mode parues dans Vogue, était la dernière disciple de l’école française humaniste. La photographe franco-suisse est décédée mardi à son domicile, à Paris, à l’âge de 97 ans, ont annoncé mercredi sa famille et son équipe.

Comme Doisneau, Boubat, Willy Ronis ou encore Izis, Sabine Weiss a immortalisé la vie simple des gens, sans toutefois revendiquer une quelconque influence. « Je n’ai jamais pensé faire de la photo humaniste. Une bonne photo doit toucher, être bien composée et dépouillée. La sensibilité des personnes doit sauter aux yeux », affirmait-elle dans La Croix.

Personnalité assez discrète et moins connue du grand public que d’autres photographes de son époque, cette femme pétillante de 1 m 55, qui niait avoir souffert d’une quelconque « ségrégation » comme femme, voulait établir « un dialogue constant » avec son sujet, considérant la photographie comme « une amitié ». « Les gens qui me connaissent sont ceux qui aiment mon regard, disait-elle sur France Inter. Je suis compatissante. »

À travers ses photos, Sabine Weiss a apporté un « regard féminin rare », empreint de « tendresse » et d’une « curiosité insatiable pour l’être humain », estiment Raymond Depardon, grand admirateur de son œuvre, ainsi que sa plus proche collaboratrice, Laure Augustins.

« On a pris conscience de son immense talent tardivement, alors qu’elle a traversé toute l’histoire de la photographie européenne et que les jeunes femmes à se lancer dans ce métier, seules, à l’époque, étaient très rares », regrette le photographe de 79 ans interrogé par l’AFP.

« Nous n’étions pas du même monde. Elle faisait partie des humanistes français, comme Robert Doisneau, dont on parlait aux États-Unis et qui ont été un peu mes pairs, moi plutôt du reportage. Notre point commun, c’est un intérêt formidable pour l’humain, avec, pour Sabine, un regard féminin, très fin, rare », dit-il. « Je sentais chez elle une compassion, et beaucoup plus encore : de la tendresse, et une délicatesse qui manquait aux hommes », ajoute-t-il, en se qualifiant lui-même de « jeunot » admiratif.

Laure Augustins, qui accompagnait Sabine Weiss au quotidien depuis 2011, raconte à l’AFP, avec émotion, sa rencontre avec cette femme « rude au travail, pétillante, humble, drôle, généreuse, simple, spirituelle ». Elle s’est donné pour « mission » de « faire connaître le plus possible » son œuvre, consacrée de son vivant par près de 160 expositions à travers le monde.

« J’attends jamais »

Née en Suisse en 1924 et naturalisée française en 1995, Sabine Weiss résidait à Paris, où elle avait installé son atelier boulevard Murat depuis 1949, a précisé à l’AFP son équipe. Le Paris de l’après-guerre a lancé sa carrière. Là, autour des années 1950, elle arpente, souvent de nuit, la capitale avec son mari, le peintre américain Hugh Weiss (le couple adoptera une fille), pour figer des instants fugaces : ouvriers en action, baisers furtifs, allées et venues dans les bouches de métro. « La capitale, à l’époque, baignait la nuit dans de beaux brouillards. »

Sur ces clichés, les enfants sont très présents, comme cette rayonnante petite Égyptienne immortalisée au débotté. « C’est un défi, il faut aller vite, et moi, j’attends jamais ! »

Dans ce qu’elle nommait « mes images de morveux », elle accroche les sourires, les jeux ou les singeries de bouilles crasseuses aux vêtements déchirés. « C’est amusant de jouer avec les enfants de la rue », disait-elle, avec le désir d’avoir été le témoin de son époque et de dénoncer les injustices.

Sabine Weiss acquiert à 12 ans son premier appareil avec son argent de poche. Pas scolaire, elle apprend à 16 ans le métier dans un célèbre studio genevois. Arrivée à Paris en 1946, elle travaille pour le photographe de mode Willy Maywald. L’année de son mariage, en 1950, elle ouvre son studio dans le 16e arrondissement, tandis que Doisneau l’introduit à Vogue et au sein de l’agence Rapho (devenue Gamma-Rapho).

Elle fréquente les milieux artistiques, fait des portraits de Britten, Stravinski, Dubuffet, Giacometti ou Léger. Elle va travailler, et réussir, dans plusieurs registres : reportage (elle voyage beaucoup), publicité, mode, spectacle, architecture.

« J’ai fait de tout dans la photo, confiait-elle à l’AFP en 2020. Je suis allée dans des morgues, dans des usines, j’ai photographié des gens riches, j’ai fait des photos de mode… Mais ce qui reste, ce sont uniquement des photos que j’ai prises pour moi, à la sauvette. »

« Photographiez ! »

Préférant en tout la sobriété aux « choses très éclatantes », elle répond aux commandes des grands magazines (Newsweek, Time, Life, Esquire, Paris-Match, etc.).

Prolifique et généreuse, Sabine Weiss lègue en 2017 200 000 négatifs et 7000 planches-contacts au Musée de l’Élysée, à Lausanne. « Je ne sais pas combien j’ai fait de photos, disait-elle à l’AFP en 2014. De toute façon, ça ne veut pas dire grand-chose. »

Au cours de cette même interview, la lauréate du prix Women in Motion de la photographie en 2020 s’émerveillait — sans nostalgie — de la révolution numérique : « C’est formidable, ça fait de la netteté. Le temps de pose, les objectifs sont merveilleux. »

Actuellement, « les gens ne photographient pas tellement autour d’eux, mais plutôt eux-mêmes », constatait-elle auprès de l’AFP en 2020, en allusion aux selfies.

Pour elle, ce sont toutes les traces de vie qu’il faudrait conserver au fil du temps. « Il faut dire aux gens : photographiez, photographiez les gens, les choses autour de vous. Dites-le ! »

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