Quand Janet Cardiff a libéré nos émotions

Janet Cardiff, «Motet à quarante voix», 2001, une installation sonore à 40 pistes, aux dimensions variables, au Musée des beaux-arts du Canada, à Ottawa
Photo: Janet Cardiff MBAC Janet Cardiff, «Motet à quarante voix», 2001, une installation sonore à 40 pistes, aux dimensions variables, au Musée des beaux-arts du Canada, à Ottawa

Elle a marqué les esprits une première fois, jadis. Vous l’aviez peut-être ratée, la (re)voilà sur un mur, sur le sol, ailleurs. Une oeuvre historique et, derrière elle, une artiste. Pour ce quatrième volet d’une série d’entretiens autour d’oeuvres marquantes, nous nous intéressons à Motet à quarante voix avec Janet Cardiff.

Ils sont peu photogéniques, mais ses quarante haut-parleurs passent rarement inaperçus, ne laissent personne insensible. Depuis vingt ans, Motet à quarante voix (une voix par haut-parleur) se fait entendre partout. À l’automne, elle est réapparue une seconde fois à Montréal — la troisième seulement au Québec, après 2002 et 2003.

Considérée par beaucoup comme le chef-d’œuvre de Janet Cardiff, cette installation sonore et anthropomorphique conclut, en véritable point d’orgue collectif, l’exposition Combien de temps faut-il pour qu’une voix atteigne l’autre ?, en cours au Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM) jusqu’en février.

Motet à quarante voix (2001) — Forty-Part Motet, dans son titre original — reprend une composition polyphonique du XVIe siècle, Spem in alium, de Thomas Tallis, et explore le potentiel sculptural de la musique.

L’exercice est à ce point réussi, et avec une grande portée émotive, que l’artiste a reçu il y a vingt ans le Prix du Millénaire et ses 50 000 $, offerts par le Musée des beaux-arts du Canada (MBAC) — celui qui se trouve à Ottawa.

Quelle année ! C’est aussi en 2001 que l’artiste a occupé le pavillon canadien à la Biennale de Venise et remporté un prix spécial du jury avec The Paradise Institute, installation immersive en forme de cinéma saluée par la critique internationale.

« Je ne considère pas [Motet à quarante voix] comme ma meilleure œuvre, confie Janet Cardiff. La musique est de Thomas Tallin. » L’entretien par vidéoconférence se déroule sur cet élan de modestie. Généreuse et rieuse, l’artiste refuse tout le mérite pour ce motet chanté par le Salisbury Cathedral Choir, célèbre chœur anglais, et enregistré avec quarante microphones. Elle reconnaît être parvenue à ses fins… grâce à son complice et partenaire de vie, George Bures Miller, avec qui elle cosigne la majorité de ses œuvres.

« Je voulais, dit-elle, que le spectateur, ou l’auditeur puisse, de son œil intérieur, suivre le son qui se déplace dans la salle. Je voulais que son corps ressente ça. »

Née en 1957 à Brussels, en Ontario, Janet Cardiff s’est fait connaître dans les années 1990 par ses Walks, œuvres souvent uniquement sonores qu’on découvrait en marchant, casque d’écoute sur la tête. Le jour où elle a entendu la musique contrapuntique de Tallis, elle s’est mise à rêver d’une œuvre englobante, dans l’esprit du son multicanal (surround) qui commençait à émerger.

« Écouter est un art complexe, et j’ai appris avec Motet que la salle [d’exposition] fait partie des instruments », reconnaît celle qui affectionne le moment où l’installation reprend vie dans une église.

Je voulais que le spectateur, ou l’auditeur, puisse, de son oeil intérieur, suivre le son qui se déplace dans la salle. Je voulais que son corps ressente ça. 

C’est la richesse de la réverbération venant de murs en pierre ou en bois qu’elle recherche, davantage qu’un écho au texte sacré du chant. C’est d’ailleurs dans la chapelle Rideau du MBAC que Motet à quarante voix est née et c’est dans ce bâtiment intégré aux salles d’art contemporain que l’œuvre peut être expérimentée de manière presque permanente depuis quelques années.

L’euphorie d’exister

Chantal Pontbriand faisait partie du jury qui a accordé le Prix du Millénaire à Janet Cardiff, au détriment de neuf autres artistes, dont Geneviève Cadieux, Jeff Wall et Jana Sterbak. L’ex-directrice de la revue Parachute qualifie Motet à quarante voix d’œuvre envoûtante et rassembleuse. « Le son provoqué par le dispositif fait vibrer l’air et pénètre les corps. On a affaire à une présence “augmentée”, une sensation accrue et euphorisante d’être là, d’exister », commente-t-elle, à notre demande.

À son avis, Janet Cardiff s’inscrit dans une tradition canadienne qui inclut Michael Snow, Murray Schafer et Raymond Gervais — le propre compagnon de Chantal Pontbriand. Comme eux, Cardiff exploite la multiplicité des voix pour faire exalter « l’idée de rencontre, le mouvement instinctif d’aller vers l’autre, d’être ensemble ».

Motet à quarante voix est emblématique, souligne-t-elle, de « la mondialisation et de la technologisation » de notre époque.

L’installation est aussi emblématique de l’exposition Combien de temps faut-il…, une invitation du MBAM à rester à l’écoute des autres, surtout dans un contexte de distanciation sociale. Janet Cardiff n’avait pas fait le déplacement à Montréal lorsqu’on l’a jointe à sa résidence en Colombie-Britannique, mais elle imaginait tout le bien que son œuvre pouvait apporter.

« Vous vous tenez debout près d’un haut-parleur, sans craindre de vous approcher de quelqu’un, sans craindre que son souffle vous rende malade, dit-elle. On peut porter un masque et se permettre de relaxer, librement. Et de pleurer. Les gens pleurent, vraiment. »

La portée émotive de l’œuvre, qui a toujours été notoire, s’en trouve décuplée, comme lorsqu’elle a été exposée à New York, un mois après les attentats du 11 septembre 2001. C’est pourtant en raison de la nature du Motet propre à émouvoir que Janet Cardiff ne se voyait pas gagner les 50 000 $ mis en jeu par le MBAC. Caroline Barrière, journaliste du Droit qui couvrait l’événement, avait noté l’étonnement de l’artiste.

« Elle [précise] que des œuvres qui appellent l’émotion et la beauté n’ont pas nécessairement l’aval des jurys internationaux », a-t-elle écrit le 8 mars 2001.

« S’émouvoir en art contemporain est désormais possible, grâce aux féministes, croit Janet Cardiff, sans vouloir s’attribuer une part de responsabilité. Des œuvres trop dramatiques, trop émotives, étaient mal vues. Aujourd’hui, les critiques les apprécient. »

Motet à quarante voix a peut-être ouvert des brèches esthétiques, mais elle est restée sans successeur dans le palmarès d’un prix pourtant appelé à devenir le Turner Prize du Canada. L’initiative de Pierre Théberge, directeur à l’époque du MBAC, a tourné court au grand dam de Janet Cardiff, partisane des prix artistiques. « Une part des sommes sert peut-être à acheter du champagne, mais la plupart retourne dans le système, sert à engager des collaborateurs, à investir dans l’équipement », dit-elle.

Combien de temps faut-il pour qu’une voix atteigne l’autre ?

Au Musée des beaux-arts de Montréal, jusqu’au 13 février. L’oeuvre Motet à quarante voix est aussi exposée au Musée des beaux-arts du Canada, à Ottawa.

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