Sylvie Cotton, en état de présence

Dans sa multidisciplinarité, Sylvie Cotton, ici dans son atelier, accorde une large place à l’écriture.
Photos Marie-France Coallier Le Devoir Dans sa multidisciplinarité, Sylvie Cotton, ici dans son atelier, accorde une large place à l’écriture.

Alors qu’elle s’est faite discrète ces dernières années, l’artiste Sylvie Cotton est revenue au premier plan cette saison avec trois publications. C’est l’occasion d’aller à sa rencontre, d’autant que, pour avoir pratiqué le confinement, la méditation, et usé du mot « bienveillance » longtemps avant que la pandémie les mette au goût du jour, elle fait figure de précurseure inspirante, voire de modèle.

La rédaction de sa thèse de doctorat en études et pratiques des arts l’a, entre autres, tenue en retrait et très occupée. Pour l’heure, « l’atelier s’était transformé en bureau de la doctorante », résume l’artiste de son côté de l’écran. Derrière elle, cartons et papiers en formats divers sur les murs arborent des mots qui laissent deviner que, après avoir soutenu la thèse, l’étude et la réflexion se font encore au quotidien.

Les mêmes signes étaient visibles lors d’une rencontre en personne au cœur de l’été dernier dans ce qui, au second étage d’une humble maisonnette du quartier Hochelaga-Maisonneuve, lui tient lieu d’atelier depuis près de 20 ans. Livres empilés, objets installés tels de délicats autels et tatamis organisent un environnement évoquant le travail monacal, sinon des activités de l’esprit.

« Dans le fond de moi, je ne suis pas plasticienne, je suis plasticine », dit l’artiste autodidacte, dont l’amour des mots remonte à ses études en littérature alors qu’elle aspirait à devenir écrivaine. Tandis qu’elle touche au dessin, à la photo et à l’installation, pour ne nommer que ces formes, Cotton, dans sa multidisciplinarité, accorde une large place à l’écriture, manuscrite de surcroît.

Motif, matière ou moteur, le texte est à la jonction de ses pratiques, pour elle qui est aussi travailleuse culturelle et historienne de l’art. Fondatrice du centre d’artistes montréalais Dare-Dare (1985), avec qui elle garde des attaches professionnelles et affectives, elle a également codirigé L’installation. Pistes et territoires (Skol, 1997), un ouvrage devenu référence au Québec. L’atelier, s’il a son espace physique, l’est beaucoup pour sa dimension immatérielle, cérébrale et spirituelle.

Dans le fond de moi, je ne suis pas plasticienne, je suis plasticine.

Faire corps avec l’autre

D’ailleurs, Sylvie Cotton met beaucoup de sa pratique en œuvre loin de chez elle, lors de résidences d’artiste. « C’est quand je suis ailleurs que je fais des choses. Quand je suis invitée à aller quelque part, c’est là que ça se passe. C’est rare que j’amène des choses », précise l’artiste connue pour ses performances et son art action.

En 2001, à Koshoku, elle se fait tatouer en japonais sur le dos « Mon corps mon atelier », credo qu’elle n’a plus délaissé. Dès l’année suivante, les rapports à l’autre, à l’altérité, guident en plus ses gestes. Depuis, elle a multiplié les protocoles de rencontres, souvent avec des inconnus, pour des durées variables, parfois réitérées donnant lieu à des œuvres cocréées, « Avec du l’autre », pour reprendre le titre de l’un de ses livres (Sagamie/3e Impérial, 2018).

C’est quand je suis ailleurs que je fais des choses. Quand je suis invitée à aller quelque part, c’est là que ça se passe. C’est rare que j’amène des choses.

Inventaires de personnes rencontrées, trajets parcourus à deux, portraits basés sur les grains de beauté ou les lignes de la main de volontaires offrant la vulnérabilité de leur corps ont ainsi vu le jour. Son créneau est celui, moins sur les lèvres aujourd’hui, de l’esthétique relationnelle, et la Française Sophie Calle pourrait être sa grande sœur artistique.

Si elle dit pratiquer son art « in situ , » elle le fait profondément « in spiritu », approche qu’elle doit à la méditation qui sous-tend sa trajectoire depuis 20 ans. Elle a été attirée par les enseignements bouddhistes, pas pour la vie monastique, « mais pour nourrir la vie laïque, la vie de tout le monde, la vie quotidienne avec ses difficultés ».

« La méditation, explique-t-elle, ça nous amène à nous rencontrer nous-mêmes. En mettant le champ de l’attention au quotidien, on commence à voir les choses autrement, plus directement. Ça touche aux relations, au travail. Ça touche à tout. Quand on médite, on rencontre notre esprit d’imagination. »

D’où la notion « d’atelier intérieur » qui a fait sa place au cœur de ses œuvres, de façon probante, comme dans Faire du temps (2008) au Musée national des beaux-arts du Québec. Dans cette installation-performance, elle a élu domicile dans une des cellules de l’ancienne prison. Au fil de l’exercice, la réclusion physique symbolisait la quête d’affranchir l’esprit, par une attention au corps. Sur rendez-vous, des personnes du public pouvaient intégrer l’intimité du processus, réalisant avec elle des dessins « mouillés » ou « respirés » selon une économie réglée sur l’entremêlement de l’art et de la vie.

Les Assises

Au gré des confinements forcés qui nous emprisonnent actuellement, cet exemple porte autrement à réfléchir. Sylvie Cotton semble avoir une longueur d’avance sur nous en la matière. « [Méditer], c’est aussi voir tous les outils que j’ai intérieurement pour me ramener, pour me détendre, pour avoir confiance, pour me connecter », expose celle qui, dans son doctorat, positionne avec une ontologie bouddhiste le phénomène de la présence dans sa pratique artistique.

Il reste qu’elle reconnaît être traversée par les doutes et les peurs. Il s’agit de les accueillir, conseil qu’elle se prodigue, à elle et aux autres à qui elle enseigne lors d’ateliers, très demandés depuis la pandémie. Elle partage en particulier avec son collectif Les Assises, un groupe de femmes artistes qui se retrouve autour de la méditation depuis huit ans, « un espace de sororité incroyable ».

Ensemble, elles ont lu Buddha Mind in Contemporary Art (University of California, 2004) et elles ont le projet d’exposer sous le nom Les Assises debout. « Qu’est-ce qui se passe quand on quitte le coussin [de méditation], est-ce qu’il y a des traces de ça [dans les œuvres] ? » s’interroge l’artiste qui, alors que l’année s’achève non sans remous, entrevoit avec sérénité différents plans pour 2022. C’est peut-être parce qu’avant tout, Sylvie Cotton, lumineuse, habite le présent.

Trois publications avec Sylvie Cotton

En adepte des schémas conceptuels, des anagrammes et des aphorismes, l’artiste a contribué à la revue HB, qui a lancé cet automne son plus récent numéro, « Écritures ». Artprim, articule, AXENÉO7, Centre Clark, Galerie Joyce Yahouda et Galerie Saw sont les initiateurs de cette exceptionnelle tribune qui, depuis 2013, est réservée aux pratiques actuelles du dessin. Partant du principe que « travailler avec les mots, c’est déjà dessiner », le numéro rassemble aussi les créations, entre autres, d’Isabelle
Guimond, des Sabines et de
Walter Scott.

« L’écriture, c’est toujours là, toujours au bout de ma main », affirme Cotton pour qui le dessin n’est aussi jamais loin. « Je dis souvent que c’est ma pratique secrète. J’en ai plein. » Certains voient le jour pour illustrer Le nid-cage (Les Heures bleues), un récit intimiste écrit par son amie Chantal Bertrand. Le trait frêle de l’artiste incarne les tiraillements amoureux de la protagoniste révélés dans un texte aéré, un brin candide.

Le contraire de Disparaître (du Noroît), où la prose, dense et grave, de Denise Desautels s’imprègne librement de 11 oeuvres de l’artiste, dont les reproductions ponctuent l’ouvrage, rythment les parties. Dans « Confettis », la poète dit avec l’artiste « On est tous des autres / on naît tous des autres ». L’ouvrage est d’ailleurs issu d’un dialogue sur plusieurs années. « J’aime ça, les longs projets, les immersions, les infusions », conclut celle qui en ressort honorée.



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