Le quartier Chabanel en ébullition

La danseuse Molly Siboulet-Ryan répète dans les salles d’exposition de l’Eastern Bloc pour «BEATS», une performance qui jumelle danse contemporaine, projections visuelles et création sonore.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir La danseuse Molly Siboulet-Ryan répète dans les salles d’exposition de l’Eastern Bloc pour «BEATS», une performance qui jumelle danse contemporaine, projections visuelles et création sonore.

Après quatre tentatives de revitalisation, le quartier Chabanel, jadis le siège de l’industrie textile montréalaise, pourrait enfin y parvenir grâce à l’aide des artistes. Signe de l’attrait du secteur industriel, deux nouveaux centres de création et de diffusion d’art contemporain viennent tout juste de s’y installer, suivant ainsi le mouvement migratoire des artistes autrefois établis dans les quartiers Mile End et Parc-Extension. Le défi pour ce secteur en ébullition sera ensuite de s’assurer de garder la communauté d’artistes dans le voisinage.

Le 22 janvier prochain, le centre Eastern Bloc, voué à la promotion et la diffusion de l’art contemporain et numérique, renaîtra dans ses nouveaux locaux de la rue Louvain, à l’ouest du boulevard Saint-Laurent. Il voisinera avec l’édifice du 99, rue Louvain, que le galeriste Yves Laroche reconvertit en ateliers d’artistes bon marché et où s’affairent déjà des dizaines de jeunes créateurs. L’inauguration du nouveau Eastern Bloc se fera deux mois après celle d’un autre centre de création et de diffusion multidisciplinaire (qui n’a pas encore été baptisé officiellement), planté celui-là rue Port-Royal Ouest, juste au nord.

Selon Hélène Veilleux, directrice générale de la Société de développement commercial (SDC) du District Central (qui regroupe cinq secteurs, dont le quartier Chabanel), l’arrivée de ces centres d’art, de ces ateliers et de ces institutions culturelles « est le signe d’une effervescence. Les artistes sont souvent les premiers à reconnaître le potentiel des territoires, et donc les premiers à s’y installer, souvent à la recherche de locaux abordables ».

Au-delà du charme brut du secteur constitué de manufactures urbaines — toujours en activité ou reconverties en espaces de travail — et de terrains en friche, ce sont précisément les loyers bon marché qui attirent la communauté artistique montréalaise. « Il s’agit d’un des seuls endroits à Montréal encore accessibles pour les artistes », souligne Victor Shiffman, qui dirige ce nouveau centre de création (anonyme) qui a emménagé dans les anciens locaux d’un tailleur de pierres récemment acquis par un mécène investi dans le milieu de l’art contemporain montréalais.

Les artistes sont souvent les premiers à reconnaître le potentiel des territoires, et donc les premiers à s’y installer

 

L’endroit, précise Shiffman, aura une vocation « multidisciplinaire, avec l’objectif d’appuyer les artistes en arts visuels, musique et performance ». Ainsi, le 27 novembre dernier, des artistes visuels (dont les créateurs en résidence dans les locaux, Junko et June Barry) exposaient leurs œuvres, pendant que des DJ (Odile Myrtil, Andy Williams, entre autres) et des musiciens (Lydia Képinski, CO/NTRY, Fernie et CFCF avec Emma Beko) se produisaient dans la grande salle pour quelque 150 spectateurs. Le programme de la soirée avait été concocté par l’équipe du festival POP Montréal : « Pour le moment, on veut simplement inviter la communauté artistique à occuper nos espaces », ajoute le directeur du centre en promettant pour 2022 une programmation culturelle variée.

Victor Shiffman est du même avis que les directeurs de l’Eastern Bloc : même encore mal desservi par le transport en commun (il faut marcher une dizaine de minutes depuis le métro Sauvé pour l’atteindre), ce secteur de la ville a ce qu’il faut pour devenir le nouveau cœur battant de la culture underground montréalaise. « Il y a un cachet, ici, dit Shiffman. Ce feeling brut, underground, on sent le potentiel de développement dans ce genre d’endroit un peu à l’écart du développement urbain qui attire les artistes, comme ce fut le cas à Brooklyn, par exemple. »

Prendre racine

 

L’embourgeoisement a poussé les gestionnaires de l’Eastern Bloc à trouver un nouveau domicile, quatorze ans après son inauguration rue Clark, au sud de la rue Jean-Talon. « Des immeubles voisins se sont fait racheter pour être transformés en condos, explique Alicia Turgeon, directrice générale de l’Eastern Bloc. On a en quelque sorte été forcés à partir, mais on voyait aussi les artistes émergents migrer vers les périphéries, alors on a pris l’initiative de les suivre. C’est comme ça qu’on a découvert le quartier Chabanel — le prochain quartier abordable, comme l’ont déjà été le Mile End et Parc-Extension. »

Ce "feeling" brut, "underground", on sent le potentiel de développement dans ce genre d’endroit un peu à l’écart du développement urbain qui attire les artistes, comme ce fut le cas à Brooklyn, par exemple.

 

L’arrivée de jeunes artistes dans ce quartier déjà fréquenté par les travailleurs d’entreprises du domaine « créatif », comme Pixmob, qui crée des expériences visuelles en mariant l’art et les nouvelles technologies (la firme collaborait tout récemment avec les Sharks de San José et les Ravens de Baltimore pour illuminer leur aréna et leur stade respectifs), a également le potentiel de provoquer de nouveaux projets collaboratifs, croit Cían Walsh, directeur artistique de l’Eastern Bloc.

« On a justement eu récemment une conversation intéressante à ce propos avec les gens de la SDC et des artistes qui viennent de s’installer dans le quartier, raconte-t-il. Une des choses qui manquent encore, c’est un lieu où peuvent se rencontrer artistes, travailleurs culturels et travailleurs de ces nouvelles entreprises de pointe. Puisque l’Eastern Bloc est la première institution culturelle à s’y installer, on espère devenir le point de rendez-vous de tout ce monde, à l’occasion d’un 5 à 7 ou d’un vernissage, par exemple. »

Le défi pour la SDC sera ensuite de s’assurer de protéger les ateliers d’artistes face au développement immobilier. « Ça a fait partie de notre réflexion : on est conscients qu’en s’installant ici, on apporte aussi de la valeur au quartier Chabanel, estime Alicia Turgeon. On pense beaucoup à ce qui pourrait se passer avec nous dans plusieurs années, mais ça, la SDC en est consciente, et ses administrateurs aussi y réfléchissent. Les artistes arrivent, il ne faut pas les déloger à nouveau. »

Hélène Veilleux et son équipe de la SDC du District Central estiment que c’est la diversité des populations fréquentant le quartier qui assurera le succès de sa relance. « On doit développer une manière d’être accueillants et favoriser l’intégration des artistes, mais, surtout, on veut qu’ils restent chez nous ensuite, que leur présence sur le territoire soit pérenne. [L’arrivée de centres et d’institutions comme Eastern Bloc], c’est de l’or en barre pour nous, mais on insiste beaucoup sur un point dans nos consultations : on aimerait que les artistes trouvent un lieu permanent au District Central. À la blague, il m’arrive de dire : “si on continue à les repousser au nord, ils finiront dans la rivière !” Ce serait le fun qu’on leur fasse une vraie place dans notre vision de la diversité du territoire. »

À voir en vidéo