Œuvres de résistance

Lyne Lapointe, «Joseph Beuys et la truite», monotype/encre sur papier, 48,3 x 63,5 cm, 2019
Photo: Guy L'Heureux Lyne Lapointe, «Joseph Beuys et la truite», monotype/encre sur papier, 48,3 x 63,5 cm, 2019

L’art est-il une potion magique ? Un remède à nos malheurs ? Dans ses années Nathalie Bondil pas si lointaines, le Musée des beaux-arts de Montréal, devenu un laboratoire voué à la santé, prônait des activités curatives. On pouvait le visiter gratuitement, muni d’une prescription médicale. Les artistes Anne Ashton et Lyne Lapointe ne vont pas aussi loin, mais leurs œuvres s’offrent comme des options sinon salutaires, au moins réconfortantes, surtout en ces jours de pandémie et de crise environnementale.

À travers tableaux majestueux et dessins intimistes, leurs expositions courantes convoquent des figures humaines, animales ou végétales, dont on pourrait certainement faire des modèles de résistance. Les œuvres s’inscrivent également en ligne droite avec l’économie circulaire. Chez l’une comme chez l’autre, le processus de création repose sur le recyclage de matériaux ou sur la conservation d’objets trouvés. Leur manière de citer culture populaire et culture savante sonne enfin comme un joli contrepied à ce besoin de la nouveauté si chère à notre époque.

À la maison de la culture de Longueuil, l’exposition Orpheum réunit des peintures à l’huile d’Anne Ashton des dix dernières années. Au centre-ville de Montréal, les galeries Bellemare et Lambert proposent l’exposition Lyne Lapointe : de la soie aux poils de porc-épic, un ensemble de monotypes à l’encre réalisés depuis 2019. Dans les deux cas, les œuvres tiennent à la fois de la simplicité (des compositions, des lignes) et de l’accumulation (de références, d’éléments).

Le thème de la nature est incontournable chez Anne Asthon depuis près de quarante ans et son arrivée au Québec. De ses portraits de fleurs toxiques au requin en cinq panneaux de sa précédente exposition (2015), en passant par ses immenses trombes d’eau, l’artiste native de San Diego a toujours magnifié ce qui vit et s’agite sur la planète.

« Il y a des choses qui me font peur, évidemment, mais c’est pas les requins, c’est pas les araignées, c’est pas les crânes, c’est pas les mille-pattes. Les choses que les gens ont tendance [à repousser], c’est ce que j’aime », dit en français l’ex-Californienne, dans une vidéo de la Fabrique culturelle. Elle y avoue être fascinée par le mystère des choses destructrices et gracieuses en même temps. Il n’y a rien de « simplement dangereux ou beau ».

« L’interdépendance » entre les créatures, les éléments et les humains est au cœur d’une exposition sur le ton de l’éclectisme, d’où le titre Orpheum, en référence au théâtre de variétés du XIXe siècle. Chaque œuvre est en réalité la somme de plus petites. Les parties fragmentées, une signature d’Ashton, s’alignent (les fusains de No Mind sont même suspendus sur une corde) ou se placent en cercle. Si les motifs arrondis (lune, œuf, cadran solaire) dominent, il n’y a pas qu’eux, le requin de 2015 (Tiburón) refaisant surface pour notre bonheur.

Les huit panneaux de Jupiter (2018) sont un condensé de ce travail représentant un monde reconnaissable et pourtant peu littéral. On y retrouve une plante longitudinale (intitulée Lantern), une feuille au vent (Float), un nuage (Strike)… Chaque élément, à la fois autonome et dépendant de son voisin, gravite autour du centre, laissé vide, comme pour nous inviter à compléter le cycle sans l’interrompre.

Rôle guérisseur

« Devant l’ensemble de ces œuvres, nous prenons conscience de la manière aiguë avec laquelle Lyne [Lapointe] éprouve la fragilité du monde à même son corps (à fleur de peau). Ces œuvres incorporent sa propre résilience et sont investies de sa conviction que l’art joue un rôle de guérisseur pour l’âme et l’esprit », écrit Lesley Johnstone, dans le fascicule des galeries Bellemare et Lambert.

L’exposition De la soie aux poils de porc-épic réunit deux séries, celles autour d’une silhouette féminine et celles autour de la figure de Joseph Beuys (chapeau, veste et canne inclus), si familière à l’histoire de l’art. Les superpositions de plans des premières et les rapports d’échelle des secondes jouent sur des effets contrastants similaires. Il y est autant question de fragilité (corps menus et petits) que de force mentale.

Manteau de protection (2020) est le tableau emblématique, le plus spectaculaire sans doute par la présence des poils de porc-épic plantés sur un corps, à la manière d’un traitement d’acupuncture. Sa signification est certes laissée à interprétation, comme partout où le sujet est recouvert de différents éléments (cœur de pomme, coquille, squelette) ou placé face à des animaux surdimensionnés.

« Pour Lyne, le corps est politique : il est le lieu à partir duquel elle aborde les complexités du monde qui l’entoure, et ses horreurs, toujours avec une touche d’humour et une humanité profonde », commente encore Lesley Johnstone, conservatrice du Musée d’art contemporain de Montréal et commissaire de l’exposition avec l’artiste Stéphane La Rue.

Lyne Lapointe et Anne Ashton, deux artistes de la même génération — nées à la fin des années 1950 —, ne pratiquent pas un art didactique. Sans être exemplaires, leurs sujets, représentés dans un espace indéfini, ont une force magnétique. Méditative même, ce qu’Anne Ashton ne cache pas, elle qui invite à une séance de méditation en complément de l’exposition. L’art peut faire du bien, en fin de compte.

 

Orpheum

D’Anne Ashton, à la maison de la culture de Longueuil, édifice Marcel-Robidas, 300, rue Saint-Charles Ouest, Longueuil. Jusqu’au 23 décembre.

De la soie aux poils de porc-épic

De Lyne Lapointe, aux Galeries Roger Bellemare et Christian Lambert, 372, Sainte-Catherine Ouest, espace 501-502. Jusqu’au 18 décembre.

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