L’encombrante oeuvre d’une figure de l’art contemporain, accusé de viols sur mineurs

Le plasticien français Claude Lévêque, qui pose ici à l’Opéra Garnier de Paris en 2018, est accusé de viols sur mineurs.
Photo: Lionel Bonaventure Agence France-Presse Le plasticien français Claude Lévêque, qui pose ici à l’Opéra Garnier de Paris en 2018, est accusé de viols sur mineurs.

Peut-on séparer l’artiste de son œuvre ? Cet inflammable débat philosophique s’est invité dans un quartier populaire de la région parisienne, divisé vis-à-vis d’une installation lumineuse monumentale du célèbre plasticien français Claude Lévêque, aujourd’hui accusé de viols sur mineurs.

Le sujet est très sensible : les témoignages, plaintes pour viol ou agressions sexuelles et enquêtes visant des personnalités, artistiques mais aussi politiques, se sont multipliés en France ces dernières années. Certaines enquêtes ont été classées sans suite.

Sur les hauteurs de la ville de Montreuil, qui jouxte Paris, trois larges cercles d’inox sertis d’ampoules se déploient autour des piliers d’un château d’eau décrépi, sur la place centrale du quartier Bel Air.

Presque invisible en journée, l’œuvre s’illumine à la tombée de la nuit. Alors les cercles se transfigurent en cerceaux bleus, qui semblent virevolter avec grâce autour de la structure.

Pourtant, depuis janvier, ce hula-hoop nocturne a cessé.

Montreuil a éteint l’installation « Modern Dance », quelques jours après avoir appris que son concepteur, de renommée internationale, faisait l’objet depuis 2019 d’une enquête pour viols et agressions sexuelles sur mineurs de moins de 15 ans, qui remonteraient au milieu des années 1980.

Quartier « triste » et « lugubre »

Claude Lévêque, 68 ans, est accusé par un sculpteur quinquagénaire qui dit en avoir été victime avec ses deux frères.

Cette extinction — sans démontage — avait été décidée « pour répondre au choc des habitants qui s’était exprimé à l’époque », explique la mairie. « L’œuvre sautait aux yeux des passants » et s’imposait même à ceux qui ne souhaitaient plus la voir, estime la ville, qui doit contractuellement l’entretenir durant 25 ans.

Pendant une année de statu quo, les trois cercles sont ainsi restés en place sur le château d’eau, éteints, ignorés.

C’est alors qu’une fronde s’est réveillée. Fin novembre, le conseil de quartier de Bel Air a envoyé une lettre à la mairie pour lui demander de rallumer l’installation.

Dans ce texte, consulté par l’AFP, cette instance de démocratie participative argue que les habitants se sont appropriés cette œuvre désormais intégrée au « patrimoine local », et que l’apprécier ne signifie pas une quelconque forme de soutien à son créateur.

Sans cette illumination, ce quartier populaire est devenu « triste » et « lugubre », déplore la lettre. Beaucoup de riverains ignorent même tout de l’histoire avec Claude Lévêque et pensent juste que l’œuvre est en panne, ou cassée.

« Je ne comprends pas le sens d’éteindre les lumières pour lutter contre la pédophilie », s’agace Delphes Desvoivres, une sculptrice vivant à Bel Air et l’une des initiatrices de cette pétition.

« Féérique et beau »

Pour cette femme, qui a témoigné devant la commission sur la pédocriminalité dans l’Église des abus sexuels infligés à son père par un prêtre, « éteindre les lumières n’a jamais aidé personne à aller mieux… ».

Pour les habitants de Bel Air, l’œuvre de Claude Lévêque constituait une sorte de fierté locale. Quelque chose d’unique, de valorisant. « C’est féerique et beau. Sincèrement, à part les barres d’immeubles, il n’y a pas grand-chose de beau dans le quartier », témoigne Mimoun, habitant de logement social depuis 16 ans.

Commandée par la municipalité au plasticien, résident de Montreuil, « Modern Dance » symbolisait aussi une forme de renaissance du quartier. Son installation en 2015 marquait l’aboutissement d’une décennie de gigantesques travaux de rénovation urbaine pour réhabiliter cette zone qui était affligée par l’insécurité et la pauvreté.

Toutefois, même localement, le rallumage de Modern Dance ne fait pas l’unanimité. Et donne parfois lieu à des échanges électriques.

Enseignante en maternelle, Cécile Miquel montrait régulièrement à ses élèves le travail de Claude Lévêque, artiste qu’elle admirait.

Pourtant depuis la révélation de l’affaire, l’installation du plasticien provoque chez elle un rejet épidermique. « J’en ai assez de cette injonction à faire la part des choses de tout », dit-elle à l’AFP. « On est ce qu’on fait. On ne peut pas ranger les actes pédocriminels dans un tiroir ».

Avec son association de parents d’élèves, cette amatrice d’art contemporain défend fermement l’extinction des lumières « pour montrer qu’en 2021 on veut que les choses changent. Que les enfants comprennent qu’ils ont le droit de parler et que les adultes seront là pour les écouter, prendre note et agir en fonction ».

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