«Forensic Architecture»: l’art comme 4e pouvoir

Cette expo au MAC dévoile des infos très inquiétantes sur l’espionnage et la violence numérique.
Photo: Forensic Architecture 2021 Cette expo au MAC dévoile des infos très inquiétantes sur l’espionnage et la violence numérique.

Alors que la crise des journaux ne s’affaiblit pas vraiment, et que s’effrite le modèle de vérification des informations qu’ils structuraient, le monde de l’art pourrait-il prendre la relève ? Dans nos sociétés tournées vers la culture du réconfort et du divertissement, les musées du futur seront-ils un des refuges privilégiés pour une information de qualité et des réflexions sur des sujets dérangeants que la grande majorité des médias d’information ne pourront plus traiter faute de moyens ? C’est ce genre de questions troublantes — et d’autres encore qui sont plus terrifiantes — que soulève l’exposition de Forensic Architecture, « collectif d’artistes, d’architectes, de cinéastes, de journalistes d’enquête, de scientifiques, de développeurs de logiciels et d’avocats », au Musée d’art contemporain.

L’été dernier, l’affaire du logiciel espion Pegasus avait semé la consternation, avant d’être vite chassée par une autre nouvelle. Nous n’avions alors pas pris conscience des effrayantes implications de cette sinistre histoire. Rappelons les faits. En juillet, 17 organismes internationaux, dont Amnesty International, Citizen Lab, Forbidden Stories, ont dévoilé comment une compagnie, NSO Group Technologies, avait permis d’établir un réseau d’espionnage à l’échelle mondiale grâce à un logiciel malveillant. Au moins180 journalistes d’au moins une dizaine de pays furent ainsi surveillés. Plus de 50 000 numéros de téléphone furent espionnés grâce entre autres à une faille dans l’application WhatsApp, qui a poursuivi NSO.

Une vidéo dans l’exposition nous rappelle comment, en 2010, Niv Carmi, Shalev Hulio et Omri Lavie constituèrent le NSO Group Technologies qui commercialisa le logiciel Pegasus. Celui-ci fut même vendu sous le nom de Phantom au département de la police de Los Angeles. Ces logiciels permettent de « pirater le contenu entier d’un téléphone portable, de traquer l’emplacement d’un téléphone, d’allumer son microphone et de prendre des images avec son appareil ». Rien de moins.

Dans cette expo impeccablement narrée et installée au MAC, Forensic Architecure permet de revenir sur les détails de cette histoire édifiante et sur ses répercussions. On y explique entre autres les liens avec le meurtre du journaliste Jamal Khashoggi, en 2018, par le gouvernement d’Arabie saoudite. Plusieurs individus espionnés témoignent du climat de terreur entourant cette affaire.

Certaines parlent aussi des faux courriels d’hameçonnage qu’ils ont reçus, dont ceux les informant de la mort d’un ami. C’est le cas de Carmen Aristegui, célèbre journaliste au Mexique, qui a enquêté sur les importants conflits d’intérêts de l’ancien président du Mexique Enrique Peña Nieto. Dans une vidéo, Aristegui explique même comment son propre fils adolescent a eu lui aussi son téléphone piraté. Et j’en passe… Cette expo de Forensic Architecture, agence de recherche, basée à Goldsmiths, à l’Université de Londres, vous permettra de saisir l’ampleur et la gravité de la situation.

On sera d’autant plus troublé par ce récit que Forensic Architecture parle du fait que NSO a aussi vendu à de nombreux États le logiciel Fleming, qui permet de constituer une traçabilité des individus ayant été en contact avec la COVID-19

L’art comme milieud’accueil vital

Depuis quelques décennies, le milieu de l’art et la notion d’art ont servi de refuge pour des pratiques engagées. Pensons au collectif Gran Fury qui, entre 1987 et 1995, dénonça l’inaction des gouvernements, de l’Église catholique et des compagnies pharmaceutiques par rapport à l’épidémie du sida. Pensons aussi au collectif The Yes Men qui, en 2009, dérangea le gouvernement de Stephen Harper avec de faux communiqués de presse du Canada lors de la conférence sur le climat à Copenhague. Chaque fois, le statut d’artiste de ces « artivistes » les a protégés des poursuites, en plus de leur servir de plateforme de diffusion pour leur travail. Cette expo nous démontre encore plus la nécessité des liens entre art et activisme.

Cette expo nous rendra-t-elle paranoïaques et adeptes de théories complotistes ? Vous pourrez en juger en visitant cette intelligente expo. Une démonstration qui est une mise en garde très sérieuse sur les usages parfois merveilleux et parfois totalement malveillants du numérique.

Mini-MAC

En visitant cette expo, le visiteur aura tout de même un regret important. Le Musée d’art contemporain, fermé depuis juin dernier pour d’ambitieux travaux, vient en effet tout juste de rouvrir à Place Ville-Marie dans des locaux plutôt exigus. N’aurait-on pas pu imaginer un lieu plus grand que celui-ci, un lieu permettant d’exposer au moins dans quelques salles des oeuvres de la collection permanente ? Afin d’avoir un jour un musée plus spacieux, un grand musée réputé, il semblerait que le public et les amateurs d’art doivent se satisfaire de ce lieu réduit composé pour l’instant de trois salles. Et même une expo de qualité comme celle-ci ne permettra pas d’oublier le total manque d’organisation et les cafouillages qui ont présidé à ce déménagement temporaire. On ne peut sérieusement imaginer que le MAC reste uniquement dans ces locaux jusqu’à la réouverture qui, pour l’instant, est prévue pour aussi loin que 2025 !


Contagion de la terreur

De Forensic Architecture. Avec une vidéo de Laura Poitras (narration d’Edward Snowden et sonification de Brian Eno). Au Musée d’art contemporain, Place Ville-Marie, jusqu’au 18 avril.



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