Un don historique d’oeuvres pour le futur Espace Riopelle

La toile Défilé de Jean-Paul Riopelle date de 1950 et a été donnée par Pierre Lassonde au Musée national des beaux-arts du Québec. 
Photo: Musée national des beaux-arts du Québec La toile Défilé de Jean-Paul Riopelle date de 1950 et a été donnée par Pierre Lassonde au Musée national des beaux-arts du Québec. 

C’est finalement la ville de Québec qui héritera du futur musée Riopelle, orchestré par la Fondation du même nom. L’Espace Riopelle nichera dans un nouveau pavillon, construit sur mesure, au Musée national des beaux-arts du Québec (MNBAQ). Le MNBAQ héritera ainsi d’un don d’œuvres sans égal dans l’histoire de la philanthropie québécoise, et même canadienne : une soixantaine de Riopelle, d’une valeur d’au moins 120 millions de dollars.

Après avoir été abandonné par le Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM), après avoir envisagé une possible installation dans la patrimoniale bibliothèque Saint-Sulpice dans la métropole, le futur Espace Riopelle se construira à Québec. 

Le premier ministre François Legault et la ministre de la Culture, Nathalie Roy, ont annoncé un investissement de 20 millions de dollars pour la réalisation du projet lors d’une conférence de presse au MNBAQ jeudi matin. Le cœur de ce futur musée, qui restera comme legs après les célébrations, en 2023, du centenaire du peintre automatiste Jean-Paul Riopelle (1923-2002), se construira autour du don majeur que font collectivement les collectionneurs Michael J. Audain, André Desmarais, France Chrétien Desmarais, Pierre Lassonde et Yseult Riopelle.

S’y trouveront un Bestiaire (1989), Les girouettes en folie — la nuit — le jour (1984), un Défilé de 1950 et un Iceberg numéro III de 1971, entre autres. L’homme d’affaires et collectionneur Pierre Lassonde laissera pour sa part tous ses Riopelle, « sauf trois, un pour chacun de mes enfants ». Son premier tableau de l’artiste fut acquis dans les années 1980.

Un don « exceptionnel »

Le nombre d’œuvres de Riopelle qui sera légué est encore en cours de discussions. On sait qu’il y en aura plus de 60, pour une valeur d’au moins 120 millions de dollars. De plus, ces philanthropes doublent la mise du gouvernement Legault en ajoutant 20 millions pour la construction du nouveau pavillon, qui sera lancée en 2023 et qui devrait ouvrir en 2025.

« De mémoire, je ne me souviens pas d’un don aussi important », commente le détenteur de la Chaire de muséologie de l’UQAM sur la gouvernance des musées, Yves Bergeron. Ce qui est exceptionnel, c’est que plusieurs collectionneurs se regroupent. Il faut que plusieurs conditions soient réunies : un artiste exceptionnel reconnu sur la scène internationale ; une œuvre ayant acquis une valeur significative dans le marché de l’art ; une personne dont l’œuvre fait l’unanimité, et qui, du même souffle, rend fière une communauté. »

« Mais ce qui semble particulièrement important, c’est que le projet se réalise dans le cadre d’un musée d’État et que les dons et les investissements restent dans une institution publique », analyse encore M. Bergeron.

Un appel international de projets aux architectes sera d’ailleurs prochainement lancé pour trouver le maître d’œuvre de ce nouveau pavillon, d’un coût estimé à 42,1 millions.

La ministre de la Culture, Nathalie Roy, a déjà qualifié ce futur édifice d’audacieux, connecté à la nature, fenestré avec vue sur le fleuve. « Un lieu de contemplation de grande beauté, et de rencontres, qui présentera le plus d’œuvres exposées de Riopelle au monde sous un même toit. »

La Fondation du MNBAQ complétera le budget et offrira 2,5 millions pour la mise en valeur de l’œuvre phare de la collection Riopelle du Musée, L’hommage à Rosa Luxemburg (1992). Rappelons qu’il y a un an, en novembre 2020, le nouveau directeur général du Musée des beaux-arts de Montréal, Stéphane Aquin, soutenu par le président Pierre Bourgie, rejetait l’idée d’accueillir l’Espace Riopelle au sein de l’établissement, pour des raisons financières. M. Aquin estimait alors que les œuvres de Riopelle liées au projet devaient demeurer à Montréal. Jeudi, le MBAM se disait « très heureux que cet ambitieux projet puisse voir le jour au MNBAQ ».

Avec ce pavillon et ce don majeur d’œuvres, Québec et particulièrement le MNBAQ deviennent des pôles majeurs d’exposition, de collections et d’archives de Riopelle. Le Musée possédait déjà la plus grande collection publique d’œuvres de Riopelle au Québec — Perce-neige (1956) en a été la première, comme l’a rappelé la coprésidente du Conseil, Christine Germain, suivie ensuite de quelque 450 objets — ainsi que les archives privées du peintre, léguées antérieurement par sa fille Yseult Riopelle.

« Si on considère la reconnaissance de l’œuvre de Riopelle au-delà des frontières du Québec, ça permet dès lors au MNBAQ de jouer un rôle majeur sur la scène internationale, estime le muséologue Bergeron. Les musées qui souhaiteront présenter des oeuvres de Riopelle se tourneront vers le MNBAQ. Le pouvoir de négociation du musée atteint un nouveau sommet. »

Redonner ces œuvres éternelles

 

Comment devient-on collectionneur de Riopelle ? « Quand j’étais jeune étudiant au Séminaire de Saint-Hyacinthe, on parle du tout début des années 1960, j’avais fait un tableau pastiche de Riopelle, se souvient le collectionneur et homme d’affaires Pierre Lassonde. Je regardais ses tableaux de 1954-1955 avec une telle admiration, je voulais devenir peintre, mais honnêtement, je n’ai aucun talent. »

Regrettera-t-il les Riopelle qu’il donne au Musée national des beaux-arts du Québec ? « Je n’ai pas fini d’en acheter, répond-il en riant au téléphone. Vous savez, collectionner Riopelle est une maladie incurable avec deux seules fins possibles : la banqueroute ou la mort. »

Il ajoute que « ces œuvres d’art, en définitive, on ne les possède jamais quand on collectionne. On en est seulement le gardien temporaire pour un, cinq ou vingt ans, car ce sont des œuvres éternelles. Les redonner, pour que le grand public puisse en profiter autant que moi j’ai profité de les voir quand elles étaient chez moi, c’est la chose à faire. »

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