La pionnière Sorel Cohen enfin saluée

L’artiste Sorel Cohen devant «The Grid» (1975-2021), une de ses très rares sculptures, exposée au centre Vox
Photo: Julien Cadena Le Devoir L’artiste Sorel Cohen devant «The Grid» (1975-2021), une de ses très rares sculptures, exposée au centre Vox

Cohen, dans le Québec culturel, est spontanément associé à un homme. Or, ce cher Leonard n’est pas unique. Pionnière dans sondomaine, la photographie conceptuelle, Sorel Cohen appartient à cette catégorie d’artistes que le temps et les institutions ont mis de côté pour d’obscures raisons. Le centre d’artistes Vox rend un hommage plus que justifié à la photographe, qui soufflera ses 86 bougies à la fin de l’année.

La principale intéressée reconnaît avoir été surprise, « très surprise », lorsque Marie-Josée Jean, directrice de Vox, l’a appelée pour lui faire part de ses intentions. Comme si à son âge et longtemps après son dernier solo (en 2013, à la défunte galerie Donald Browne), il n’y avait plus rien à attendre. Pourtant, elle n’avait jamais eu de rétrospective.

L’exposition Métaphores conceptuelles, signée Marie-Josée Jean et Claudine Roger, les deux têtes de Vox, comble ce vide avec justesse et justice. Quinze œuvres, ou séries d’œuvres rappellent la rigueur adoptée dès 1975 par Sorel Cohen pour revisiter l’art, sa modernité, sa masculinité, et le teinter d’affect et d’intimité.

En entrevue, l’artiste n’admettra pas qu’elle rêvait de la rétrospective inaugurée la veille. Elle raconte cependant une anecdote au sujet de The Grid (1975-2021), une de ses très rares sculptures, qui révèle son côté pince-sans-rire et ses sentiments à l’égard d’une vaste exposition.

« Je me souviens d’avoir mis [The Grid] dans un sac à ordures et de l’avoir laissée dans un coin. On m’a demandé ce que j’en ferais. J’ai répondu que je la conservais pour ma rétrospective. Mais j’étais en train de la jeter. C’était en 1980, dit-elle. Marie-Josée s’y est intéressée, alors nous l’avons refaite. »

Réalisée en mousseline, tissu léger et mou, cette « grille » suspendue et repliée sur elle-même met à mal un des motifs emblématiques de la modernité. Placée en ouverture de l’expo aux côtés d’autres variantes de cette attaque en règle, The Grid annonce les explorations formelles que l’expo réunit, en photos et en (une) vidéo.

Avant d’arriver à la photographie, Sorel Cohen est passée par la couture, dans laquelle elle s’était lancée pour fuir la peinture, trop rigide. À l’époque, étudiante à la Sir George Williams University (la future Concordia), elle a comme professeur le déjà géant Guido Molinari. Impressionnée ?

« Je n’étais pas du tout heureuse, dit-elle. Je n’aimais pas ce qu’il m’enseignait et lui ne croyait pas en ce que je faisais. »

Elle s’est mise à coudre, convaincue qu’elle devait se consacrer à un art qui parlerait d’elle comme femme. Elle prenait exemple sur les Joyce Wieland du Canada, les Eva Hesse d’Europe, les Martha Rosler des États-Unis, et notamment de cette dernière la « merveilleuse vidéo » Semiotics of the Kitchen (1975). « À [l’université], des gars arrivaient avec bières, chiens, camions. Je voulais juste faire le contraire. J’ai apporté ma machine à coudre à l’atelier. Je croyais réaliser un geste radical, mais ce ne l’était pas. »

Un professeur de photographie a été déterminant pour Sorel Cohen en l’initiant notamment au procédé du cyanotype. « Je n’ai jamais eu d’appareil photo », dit-elle. On lui en a prêté un et c’est ainsi qu’elle s’est mise à se photographier, chaque matin, au moment de faire son lit. Enregistrer et montrer « la nature répétitive des activités domestiques » est devenu pour elle un leitmotiv.

Présentes à Vox, les séries Le rite matinal (1977), Houseworks (1977) et Domestic Activity as Visual Information(1977), celle-ci regroupant des cyanotypes, ainsi que le livre d’artiste House Calendar (1976) rendent compte de l’importance créatrice que l’action de « faire le lit » a prise. Dans la vidéo Houseworks (1976), on la voit répéter la tâche jour après jour. Dans cette performance quotidienne, l’élément invariable est une couverture reproduisant le motif de la grille.

À Vox, les œuvres des années 1970 dominent en nombre. On y retrouve avec raison la série The Shape of a Gesture (1978), devenue l’emblème de sa signature depuis 2011 et l’expo collective Archi-féministes ! du centre Optica. Dans ces images marquées par la présence d’un chiffon de couleur vive, l’artiste « performe » une autre besogne domestique, le lavage de fenêtres.

Le corps humain et les matelas ou autres surfaces en tissu (chiffon, drap, vêtement) traversent les années Cohen, d’une série à l’autre, jusqu’à Divans Dolorosa (2008), la plus récente parmi celles exposées. Les quatorze images de celle-ci répertorient des cabinets de psy, mais se démarquent par l’absence de la figure humaine. Le corps est ailleurs, dans les traces laissées sur chacun des divans.

« C’est moins une routine quotidienne qu’une sorte de livre d’artiste, dit à son sujet Sorel Cohen. C’est le récit de mes visites chez le psy, comme une activité faite sur une base régulière. »

Sorel Cohen a eu droit dès les années 1980 à une importante exposition au Musée d’art contemporain de Montréal (MAC). Depuis, les institutions ne se sont plus intéressées à elle, à l’exception du Centre culturel canadien de Paris, en 2003. L’artiste ne veut pas se montrer rancunière, elle qui est consciente d’avoir contribué au mouvement féministe, et bénéficié de celui-ci. Elle constate néanmoins, par exemple, que le MAC n’a que quatre œuvres d’elle, dont la quatrième découle de son don en 2017 d’une édition de The Shape of a Gesture. Hasard ou pas, 2017, c’est l’année où le même musée célébrait l’autre Cohen, Leonard.

« Jusqu’à ce don, le MAC n’avait de moi que des choses sans importance. Ils n’ont rien acheté de mon solo de [1986] », se désole-t-elle. Elle n’insiste pas. Elle ne s’attendait plus à rien, de toute façon. Et la surprise Vox la satisfait, amplement.

 

Métaphores conceptuelles

De Sorel Cohen. Au centre Vox, 2, rue Sainte-Catherine Est, jusqu’au 19 février.

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