Des libertés sacrifiées au Musée canadien de l’histoire

Miriane Demers-Lemay
Collaboration spéciale
Portrait d’un détenu italo-canadien à la prison de Bordeaux, réalisé en juin 1940. Pendant la Seconde Guerre mondiale, les Italo-Canadiens ont été considérés comme des sympathisants fascistes et des terroristes potentiels.
Photo: Musée canadien de l’histoire Portrait d’un détenu italo-canadien à la prison de Bordeaux, réalisé en juin 1940. Pendant la Seconde Guerre mondiale, les Italo-Canadiens ont été considérés comme des sympathisants fascistes et des terroristes potentiels.

Ce texte fait partie du cahier spécial Noël au musée

La crise sanitaire ayant entraîné l’érosion des libertés individuelles, le Musée canadien de l’histoire revient sur trois crises du XXe siècle qui ont secoué le pays et mené à la prise de mesures jugées aujourd’hui démesurées et liberticides. L’exposition Libertés sacrifiées — La Loi sur les mesures de guerre, qui démarrera le 17 décembre prochain, rappelle ainsi les risques de dérapages qu’il y a à prendre des décisions au nom de la loi et l’ordre.

En décembre 1941, le Japon attaque la base américaine de Pearl Harbor. Quelques semaines plus tard, le gouvernement canadien considère les résidents d’origine japonaise comme des ennemis de l’intérieur, même si la plupart ont la nationalité canadienne. Invoquant la loi sur les mesures de guerre, le gouvernement exproprie les Nippo-Canadiens et les force à quitter la côte ouest. Plus de 22 000 d’entre eux sont envoyés dans des camps d’internement, où ils doivent réaliser de durs travaux.

Mary Kitagawa est toute petite lorsque sa famille perd sa maison et sa ferme, et doit déménager à une dizaine de reprises dans des camps de la Colombie-Britannique et des champs de betteraves de l’Alberta. « Ma famille a été chassée de notre maison dans ce tourbillon de haine. Notre expérience de l’incarcération a été brutale et déshumanisante », témoigne celle qui s’implique à présent dans la lutte contre le racisme et la discrimination.

Les Canadiens d’origine japonaise n’ont toutefois pas été les seuls à souffrir de façon disproportionnée de la Loi sur les mesures de guerre. Les membres de plusieurs communautés, dont l’origine était associée au camp adverse dans le conflit outre-mer, ont aussi été internés. C’est notamment le cas des Ukrainiens pendant la Première Guerre mondiale et des Italo-Canadiens au cours de la Seconde. Pour construire des camps d’internement, le gouvernement canadien déplace même des communautés autochtones de force, comme la Première Nation de Kettle Point et de Stony Point en Ontario en 1942.

La Loi sur les mesures de guerre est invoquée une troisième fois lors de la crise d’octobre 1970. Des personnalités publiques et des artistes, comme Pauline Julien et Gérald Godin, seront emprisonnés quelques jours.

L’exposition Libertés sacrifiées, à l’affiche à partir du 17 décembre au Musée canadien de l’histoire, à Gatineau, se penche sur le contexte politique, les peurs et le racisme entourant ces crises nationales, ainsi que leurs dommages collatéraux. Mais les conservateurs de l’institution ont dû faire face à un défi de taille : reconstituer les événements des deux guerres, délibérément effacés du paysage et des mémoires.

Des traces effacées

Il y a quelques années, une archéologue a été mandatée pour faire des fouilles dans deux anciens camps d’internement. Elle a trouvé une cinquantaine d’objets appartenant aux anciens détenus : un bout de pipe, des boutons de salopette, des rasoirs, des boîtes à tabac.

« Ceux qui étaient internés étaient des gens d’une profonde banalité et ils se demandaient bien au nom de quoi ils étaient là », observe Xavier Gélinas, conservateur de l’histoire politique qui a créé l’exposition avec l’historienne Mélanie Morin-Pelletier, attachée au Musée de la guerre.

Photo: Steven Darby/Musée canadien de l'histoire Une pipe et des boutons découverts par l'archéologue Sarah Beaulieu sur le site du camp d’internement de Morrissey (Colombie-Britannique, entre 1914 et 1918). Prêts du Fonds canadien de reconnaissance de l’internement durant la Première Guerre mondiale.

« Les témoignages matériels que nous exposons sont de petits bijoux, poursuit le conservateur. Le Canada a délibérément détruit les sources d’archives qui traitaient de ces internements. Les sources papier qui demeurent sont des sources parcellaires qui ont échappé à la destruction. Le gouvernement canadien a aussi détruit physiquement tous les camps d’internement dans les années 1920. Il s’agissait d’enfouir les traces et de faire comme si rien ne s’était passé. »

« Plusieurs ex-internés sont restés très discrets sur leur sort, certains ont changé leur nom de famille pour les angliciser et ils ont tout fait pour faire disparaître ce qui était perçu comme un stigmate ethnique, en espérant ne pas transmettre aux générations futures cette différence qui leur avait tant nui. »

De l’histoire à l’actualité

« Depuis 1970, il y a eu beaucoup de démarches et de lois qui font qu’on ne pourrait plus retomber dans le genre de situations qui se sont produites par trois fois dans l’histoire », assure Xavier Gélinas, en se référant notamment à la création de la Charte des droits et libertés en 1982 et à l’abolition de la Loi sur les mesures de guerre en 1988.

« Il y a une comparaison à faire entre les mesures coercitives dont l’exposition traite et les mesures prises pendant la crise de la COVID-19, fait toutefois remarquer le conservateur. L’enjeu est le même : comment préserver l’ordre et la sécurité nationale ou le bien commun en situation de crise, tout en préservant les libertés individuelles et civiles. Il y a des sacrifices à faire dans nos droits et libertés individuelles en cas de danger plus grand. Cependant, il y a une pente glissante très présente qui consiste à tirer profit de situations pour embrasser un peu trop large la restriction des droits et des libertés. »

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