Le souffle de la poésie

Stanley Février, Yes, We Love You, 2020
Jean Turgeon Stanley Février, Yes, We Love You, 2020

Faut-il du temps ? De la volonté ? Sans doute des deux, mais avec l’exposition intitulée « Combien de temps faut-il pour qu’une voix atteigne l’autre ? », le Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM) prouve qu’il est possible de monter une grande manifestation en quelques mois.

Celle qui a ouvert la saison rue Sherbrooke ne manque ni de classe ni d’à-propos. Pièces fortes et discours plus que justifié (l’écoute, le rapprochement, l’entente…) en font une exposition phare, dont la quarantaine d’œuvres provient en bonne partie des collections de la maison.

« On voulait [traiter] de tout ce qu’on a vécu, créer une expérience rassembleuse. On voulait des expos qui parlent de l’amour, de la mort, de la perte, de ce qui nous a touchés depuis un an », confie en entrevue Mary-Dailey Desmarais, conservatrice en chef du MBAM.

« Permettez-vous à travers l’art, à travers des expériences pures et authentiques, de digérer des émotions… » poursuit la commissaire de l’exposition.

Jusqu’au début de 2021, un programme était sur les rails. La pandémie et les annulations que celle-ci a occasionnées ont forcé le musée à trouver un plan B pour la rentrée de septembre. Or, « Combien de temps faut-il pour qu’une voix atteigne l’autre ? », qui détonne par son long titre entre guillemets, n’est pas un projet bouche-trou.

« Pour faire une grande exposition, ça prend quatre ans, parfois cinq. Là, on a eu… six mois, affirme Mary-Dailey Desmarais. Il fallait vraiment que toutes les équipes se rassemblent. »

Le résultat est étonnant. Dans les salles où il y a un an le musée nous ramenait le Paris « au temps du postimpressionnisme », le public se frotte cette fois à toutes les époques, à tous les genres, de l’Antiquité à l’année 2020 et ses tristes actualités — la sculpture Yes, We Love You, réalisée par Stanley Février au lendemain du décès de George Floyd.

Le résultat étonne d’abord par la sobriété de la scénographie (les murs blancs, par exemple), une rupture avec l’ère Bondil qui signale que le MBAM avance autrement. Puis par l’absence de cacophonie. Les salles se succèdent en douceur sur un crescendo d’émotions, d’une expérience personnelle, presque spirituelle, et silencieuse, à l’expression collective d’une chorale.

Avec « Combien de temps… » retentit le besoin de se parler et de s’écouter, peu importent nos différences, nos peurs, nos visions. Qu’une peinture religieuse du XVIIe siècle européen côtoie une sculpture du Nunavik en bois de caribou résume l’audace d’un programme basé sur le rapprochement.

Voix musicales, politiques, intimes

Au travers d’une diversité de propos — « les voix de la résistance », « les voix ignorées », « les voix à l’unisson », disent certaines sections —, les cordes vocales, ou le souffle résonnent, littéralement. Le chœur de Motet à 40 voix (2001), l’œuvre de Janet Cardiff qui clôt le parcours, se laisse entendre de loin, comme un séduisant appel à le rejoindre.

L’expo s’ouvre de manière presque inévitable avec la parole autochtone. Il n’est plus question seulement d’inclure cette parole. Elle est incontournable, ce dont témoigne concrètement l’énorme mégaphone de Ayum-ee-aawach Oomama-mowan : Speaking to Their Mother, installation sonore de Rebecca Belmore amorcée lors de la crise d’Oka de 1990.

À mi-parcours, c’est le (véritable) souffle de la poète et militante féministe Nicole Brossard, immortalisé dans l’installation Dernier soupir (2012) de Rafael Lozano-Hemmer, qui rythme la visite. Vie et mort se croisent dans cette salle où on retrouve aussi 772 ampoules de l’hôpital Saint-Luc « rescapées » par Yann Pocreau (l’œuvre La lumière / le temps, 2016) et des flûtes en terre cuite de l’époque précolombienne (Costa Rica), utilisées lors de rites de guérison ou de funérailles.

L’expression humaine est une affaire de longue durée. Elle perdure à travers les années, demande aussi une plus grande attention que juste le temps d’un éclair. Le visage fragile et sensible de Hear Me with Your Eyes (1989), triptyque photographique de Geneviève Cadieux, ne peut être perçu d’un seul regard — elle suscitera une discussion entre l’artiste et Eunice Bélidor, conservatrice de l’art québécois et canadien contemporain.

La littérature est constamment une inspiration. Chez Cadieux (son titre évoque la poète mexicaine du XVIIe siècle Juana Inés de la Cruz) et d’autres. Pour l’immense installation acquise en 2019 par le musée, Shilpa Gupta a reproduit cent livres de poètes emprisonnés. Même condamnée, la pensée trouve écho.

L’origine du titre de l’expo se trouve dans Triptyque (1990-1991), sculpture de Betty Goodwin intégrée à l’architecture du musée qui cite la poète Caroline Forché. Sa question « Combien de temps… » est inscrite au sol. En marchant sur elle, Mary-Dailey Desmarais y a vu l’occasion d’aller vers l’autre, vers des voix sous-entendues.

La conservatrice en chef le reconnaît : de grandes choses naissent de l’intérieur des murs. « Cette exposition fait partie d’une large réflexion pour activer nos collections de façon novatrice. Il y a des histoires infinies autour d’une œuvre d’art », dit celle qui ne souhaite quand même pas revivre la pression de créer une expo en six mois.

«Combien de temps faut-il pour qu’une voix atteigne l’autre?»

Au Musée des beaux-arts de Montréal, jusqu’au 13 février.

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