Sortir Serge Lemoyne de l’oubli

Vue d’une des salles de l’exposition Lemoyne. Hors jeu
Idra Labrie MNBAQ Vue d’une des salles de l’exposition Lemoyne. Hors jeu

Serge Lemoyne est décédé d’un cancer le 12 juillet 1998 à l’âge de 57 ans. Cela fait donc 23 ans que cet artiste est disparu. Et cela fait maintenant 33 ans que Lemoyne n’avait pas eu une exposition d’envergure dans un musée au pays, et encore ! Cette ancienne rétrospective, qui fut présentée au Musée du Québec — du 3 novembre 1988 au 19 janvier 1989 —, était alors d’un format plutôt limité… On ne sera guère surpris d’une telle chose. Nos musées ne présentent pas beaucoup les artistes désignés avec mépris comme « locaux », même quand ceux-ci ont eu, comme Lemoyne, une légitimation nationale et même hors du pays.

Ceux qui vivent ici n’ont pas toujours la reconnaissance de nos institutions. Nos musées aiment mieux présenter les vedettes « internationales » du moment. Et on entendra dans ce mot « international » toute la pirouette, le mensonge qu’il incarne puisqu’il s’agit de désigner des artistes reconnus par le marché de l’art et les galeries d’art en Occident.

Mais revenons à Lemoyne. La conservatrice Eve-Lyne Beaudry a eu la brillante idée de consacrer à cet artiste multidisciplinaire, inclassable, souvent dérangeant une rétrospective digne de ce nom, qui permet de le sortir d’un certain oubli et même d’un certain mépris. On se rappellera par exemple, comment, en 2011, Loto-Québec — une société d’État — avait décidé de retirer des murs d’un de ses casinos, d’une manière plutôt cavalière, une œuvre commandée à l’artiste… Cette œuvre est encore à ce jour inaccessible au public [voir encadré].

Lemoyne a pourtant créé un art qui a marqué avec raison l’histoire de l’art du Québec et du Canada. Et son œuvre ne se résume pas au cycle Bleu, blanc, rouge créé en hommage aux joueurs de hockey des Canadiens, série réalisée entre 1969 et 1979 et qui est un peu plus souvent montrée. Elle ouvre d’ailleurs cette expo, non chronologique, dans le but de peut-être aller chercher un public plus large. Pas loin du tableau que Lemoyne lui a consacré, on a même exposé le masque protecteur du gardien de but Ken Dryden. Lemoyne aurait peut-être aimé une telle mise en scène…

Néanmoins, cette expo souligne avec brio l’apport de Serge Lemoyne à l’art moderne au pays. Un artiste qui a bouleversé la scène artistique québécoise des années 1960-1970, encore marquée par Refus global et l’abstraction, en réalisant des happenings et autres événements multidisciplinaires. Cela débutera avec La semaine A du 20 au 26 avril 1964. Et cela continuera avec des œuvres toujours innovatrices et inclassables. En 1968, le critique Yves Robillard, dans La Presse, à défaut d’un mot pouvant contenir la créativité de Lemoyne et de ses amis, qualifiait leurs événements « d’activités politico-culturelles »…

Par la suite, Lemoyne réalisera aussi des peintures avec des pigments fluorescents à voir dans l’obscurité. À cet égard, soulignons comment Beaudry et l’équipe du musée ont judicieusement installé cette série intitulée Cosmos (1965-1966) en montrant, ce qui n’avait jamais été fait, ces œuvres avec un éclairage ultraviolet. Un événement qui risque de ne jamais se reproduire, les œuvres étant fragiles à ce type de lumière.

On notera aussi des éléments d’une œuvre conceptuelle majeure intitulée Du triste sort réservé aux originaux, œuvre-événement, dont le titre est à lui seul une forte prise de position sociale. Cette œuvre aurait d’ailleurs pu donner lieu à une reconstitution de la salle de présentation de l’époque… Une telle recréation pourrait être un jour le projet d’une seule expo ou d’un musée. Et on admirera la présentation de la série des Hommages aux artistes vivants (1987) qui honorait Françoise Sullivan, Pierre Gauvreau… Lemoyne avait l’intelligence de reconnaître à d’autres des mérites artistiques et il soulignait déjà comment nous avons du mal à célébrer nos artistes.

Il faut absolument aller voir cette fabuleuse expo qui permet de revoir un artiste majeur de notre histoire de l’art et un pan très riche de notre histoire collective.

Lemoyne, un catalogue

Dans le domaine des ouvrages d’art sur Lemoyne, la référence est sans nul doute l’étude de Marcel Saint-Pierre, ouvrage monumental de nos jours difficile à se procurer, et qui donna naissance à l’expo Lemoyne au Musée du Québec en 1988. Mais nous nous devons aussi de souligner l’apport du catalogue publié à l’occasion de cette rétrospective. La quantité des images et la qualité des reproductions permettront de voir bien des oeuvres et photos d’archives comme jamais. On notera aussi une chronologie détaillée de l’art de Lemoyne comportant de nombreuses références à des textes parus dans des revues d’art et des journaux. Nous aurions peut-être aimé un ou deux textes supplémentaires expliquant la place de Lemoyne dans l’art du happening, du process art et même de l’art conceptuel au pays… Néanmoins une contribution majeure aux études sur cet artiste.


Lemoyne oublié dans des caisses ?

Lemoyne a aussi réalisé d’importantes oeuvres d’art public. Parmi celles-ci, il faut bien sûr parler de L’art est un jeu (1993), gigantesque création de 5,61 mètres de haut sur 26,3 mètres de long ! Elle était présente au casino de Montréal jusqu’en 2011, avant d’être retirée de son mur. Mais où est cette oeuvre majeure de nos jours ? Il semblerait que dix ans plus tard, elle soit toujours entreposée dans huit caisses. Lemoyne réalisa aussi une autre oeuvre d’art public surnommée Bleu, blanc, rouge, en lien avec les Canadiens de Montréal, élaborée pour l’ancien édifice de la Maison de Radio-Canada. Intitulée en fait Le règne de la peur multiforme est terminé… Un nouvel espoir collectif naîtra (1973), elle incarne aussi un hommage à Borduas dont elle cite le Refus global. Réalisée avec de l’acrylique sur plâtre sur béton, cette création attend aussi un nouveau lieu, mais elle doit auparavant être soigneusement retirée de son mur. Ces deux oeuvres monumentales mériteraient de se retrouver au MNBAQ, pas loin de L’hommage à Rosa Luxemburg (1992) de Riopelle, oeuvre qui elle aussi fut longtemps exposée dans un casino.


Lemoyne. Hors jeu

Serge Lemoyne. Commissaire : Eve-Lyne Beaudry. Au Musée national des beaux-arts du Québec, jusqu’au 9 janvier.



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