Aux sources de l’art de Picasso à l’AGO

Pablo Picasso, La chambre bleue, 1901. The Phillips Collection, Washington, DC.
Succession Picasso/ SOCAN 2021 Pablo Picasso, La chambre bleue, 1901. The Phillips Collection, Washington, DC.

À peine quelques semaines après que l’exposition Picasso. Figures se fut achevée au Musée national des beaux-arts du Québec (MNBAQ), voici que s’ouvre à Toronto une autre présentation sur ce géant des arts du XXe siècle. Nous ne pourrions envisager deux événements aussi différents.

L’exposition à l’Art Gallery of Ontario (AGO) ne se veut pas un survol de cette œuvre gigantesque, protéiforme, bien difficile à résumer, encore plus à réduire en quelques formules plaquées. Cette présentation n’est pas à proprement parler un blockbuster, mais plutôt une analyse étoffée sur une seule époque, la période bleue (1901-1904), obtenue au prix de sept années de recherche. On ne pourra que se réjouir de cette approche, car ce moment de la démarche de Picasso fut trop souvent éclipsé au profit d’autres étapes fortes de sa carrière, dont la période cubiste qui débute avec Les demoiselles d’Avignon (1907). À partir de trois œuvres phares — Le tub (1901), La miséreuse accroupie (1902) et La soupe (1903) —, les commissaires ont entrepris une relecture de ce moment où ce très jeune artiste (19 à 24 ans) se veut déjà un grand peintre.

Comme l’explique Kenneth Brummel, un des cochercheurs, il s’agissait « de remettre en question certaines perceptions de l’œuvre du jeune Picasso », dont celle qui, « comme le veut la tradition, prétend que la période bleue serait principalement inspirée par le suicide de son ami Carlos Casagemas à Paris, en janvier 1901 ». Certes, cet événement a teinté l’art du jeune homme, mais cette recherche a plutôt voulu montrer comment la période bleue incarnait la réflexion de Picasso sur des problèmes sociaux majeurs.

« Nous nous sommes plus concentrés sur l’impact des visites de Picasso aux femmes incarcérées à la prison-hôpital de Saint-Lazare à la fin de 1901, visites qui représentent vraiment les fondements de son engagement envers les femmes opprimées peintes durant la période bleue ». La fréquentation de ces « prostituées, arrêtées juste parce qu’elles voulaient gagner de l’argent pour se nourrir, étudiées et traitées pour leurs maladies vénériennes, vivant dans des situations critiques, donnant parfois naissance à leurs enfants dans ce triste lieu, a poussé Picasso à peindre des tableaux qui montrent leur souffrance d’une manière qui induirait de l’empathie de la part du spectateur ».

Et « même quand Picasso vivait à Barcelone, il voulait rendre la détresse de ces femmes compréhensible à tous, et en particulier auprès d’une audience catholique, une audience élevée dans l’adoration de l’icône de la Vierge Marie, parfois représentée comme la Vierge des douleurs ». Cette Vierge pleine de compassion envers tous ceux qui souffrent est dans la période bleue associée à ces femmes quémandant de l’argent. Ces femmes deviennent alors dignes de respect. Cette couleur bleue est d’ailleurs traditionnellement associée à la Vierge Marie.

Ainsi, pour Brummel, la période bleue se révèle comme étant politique. Picasso aurait voulu sensibiliser les gens « aux inégalités et aux iniquités sociales que la bourgeoisie de l’époque ne voulait pas voir » et feignait de ne pas connaître. Pourquoi ne pas reconnaître avec respect et miséricorde la douleur de ces femmes de la rue ? Pourtant, pour Brummel, il y avait alors un catholicisme progressif engagé qui a alimenté un sentiment de justice sociale auquel Picasso participa lui aussi. Dans cette période, il démontra une déférence envers les femmes pauvres, mais aussi les pauvres en général, les hommes miséreux faisant un retour dans les tableaux après deux ans consacrés aux figures féminines.

Cette expo à l’AGO jette donc un autre regard très différent sur les liens que Picasso entretenait avec les femmes, aux antipodes de ce que le MNBAQ a tenté de démontrer cet été. Voilà une expo qui risque bien de marquer les études sur l’œuvre de Picasso et qui pourrait même mener à une relecture des célèbres Demoiselles d’Avignon, de ces « demoiselles » de la rue des prostituées à Barcelone…

Des vêtements tissés sur la trame du monde

Les faits sont ahurissants : l’industrie du textile produit chaque année 100 milliards de nouveaux vêtements, fabrication qui est responsable de 20 % des eaux usées sur la planète. Et les vêtements que l’on se procure à bon prix seraient portés en moyenne seulement sept fois avant de finir à la poubelle, comme 87 % d’entre eux ne sont pas recyclés ! C’est entre autres ce genre d’informations édifiantes que vous retrouverez dans une autre expo importante ces jours-ci à Toronto, présentée celle-là au Musée royal de l’Ontario. Intitulée L’étoffe qui a changé le monde, elle montre comment les cotonnades fabriquées en Inde ont eu un impact depuis des siècles, autant dans l’univers de la mode que dans celui de l’écologie. Jusqu’au 2 janvier.


Dans une version précédente de ce texte, l'oeuvre de Picasso La miséreuse accroupie (1902) avait été confondue avec Femme assise au fichu (1901-1902).

Picasso : Painting the Blue Period

Commissaires : Susan Behrends Frank et Kenneth Brummel. À l’Art Gallery of Ontario (AGO), jusqu’au 16 janvier 2022.



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