Merveilleux frère Jérôme

Il y a tant à apprendre sur le frère Jérôme. L'homme en a marqué plusieurs en sa qualité de pédagogue et c'est l'aspect de son oeuvre et de sa carrière qui vient immédiatement à l'esprit lorsque son nom est évoqué. Et pourtant. L'exposition du Centre de créativité du Gesù, qui a inauguré cette semaine une rétrospective des oeuvres de ce frère de Sainte-Croix, démontre clairement que bien des choses restent à dire sur le cheminement si particulier de cet homme.

On apprend tout d'abord que la production du frère Jérôme est loin d'être marginale, du moins en quantité. Après la mort du peintre, en 1994, les frères de Sainte-Croix ont fait faire l'inventaire des oeuvres sur toile et sur papier: on en arrive à près de 5000 oeuvres, de plusieurs allégeances esthétiques. Plus de 15 000 personnes sont passées par les ateliers du frère Jérôme, dont Diane Dufresne et Raôul Duguay, parmi les plus connus. Ce dernier, d'ailleurs, est le porte-parole enthousiaste de l'exposition: il avoue que c'est le frère Jérôme qui l'a mené sur les voies de l'expression et que cette rencontre a mené à ses premiers happenings.

Un accrochage généreux

Ce qui ressort de l'accrochage généreux, c'est la confrontation constante entre l'engagement dans la peinture et les convictions religieuses qui opère dans la vie de celui qui est né Joseph Ulric-Aimé Paradis. C'est ainsi que se résument les multiples facettes du besoin d'expression du religieux et peintre abstrait, qui permettent aux organisateurs de dire que c'est dans l'abstraction, ce mouvement associé aux avant-gardes, que l'art du frère Jérôme, «dégagé des impératifs du mimétisme, lui permet une appréhension plus juste de son aspiration spirituelle». Entre l'enseignement de l'art abstrait — une démarche qui le rapproche notamment de ce qui se fait aujourd'hui sous le nom d'art thérapeutique — la quête d'une identité spirituelle et la recherche picturale au sein d'esthétiques diverses, ce parcours nécessite examen. Cette tension est toute condensée d'ailleurs au sein de quelques-uns des petits bijoux d'accrochage que réserve l'exposition mise sur pied par Charles Bourget, docteur en histoire de l'art, qui est entre autres rattaché au Musée du Bas-Saint-Laurent à titre de conservateur responsable de l'art contemporain.

On sait que le frère Jérôme a côtoyé Paul-Émile Borduas dès le début des années 40, lorsque ce dernier est appelé à l'assister dans son enseignement au collège Notre-Dame. D'ailleurs, une photographie de 1941 montre Borduas, qui deviendra par la suite un anticlérical notoire, assis à la droite d'un clerc, dans une photographie de groupe des élèves du collège et du personnel enseignant, dont fait partie le frère Jérôme. Le frère Jérôme a côtoyé le groupe d'artistes qui a signé le Refus Global, amitiés qui coûteront cher au religieux. Il souffrira de l'incompréhension de son entourage, qui le cantonne à Waterville, où son travail artistique ne pourra évoluer comme il l'aurait pu.

Le frère Jérôme se rattrapera de deux manières. L'exposition contient l'exemplaire 139 du Refus Global, que le frère Jérôme avait acheté malgré son contenu acerbe envers l'Église. Sur le rabat de gauche, le frère Jérôme a apposé sa signature, probablement pour identifier simplement le détenteur dudit exemplaire. Mais l'idée que le frère Jérôme a pu prendre une douce revanche par suite des pressions de l'Église ne peut s'empêcher de surgir: s'il n'a pas pu s'aligner avec le groupe des contestataires, il aura tout de même signé seul son Refus Global.

Le clin d'oeil serait bien incomplet si le conservateur de l'exposition n'avait pas pensé à placer tout près ce brûlot: un Christ en croix de l'année qui précède la parution du Refus Global. Aussi le passage de l'année 1947 à la suivante est-il présenté comme s'il résumait à lui seul les aspirations en apparence contradictoires qui ont mené cet homme.

Pour le reste, l'exposition permet de comprendre le parcours pictural du peintre. Une section de l'exposition est intitulée Le Grand Rattrapage. En 1957, le frère Jérôme revient à Montréal et se mesure à plusieurs des propositions qu'il retrouve sur la scène artistique. Borduas, Leduc et Mousseau: le peintre puise ses inspirations chez ces artistes qu'il tente, dans sa propre peinture, de comprendre. Il tente non pas de les dépasser, mais de saisir ce qui se montre à lui pour continuer sa propre quête.

Les épisodes picturaux défilent et mènent le frère Jérôme sur des sentiers surprenants, notamment lors de cette parenthèse psychédélique où l'homme se déguise même en pape de l'art optique, document photographique à l'appui. L'exposition est lieu de découverte et met en lumière autant de questions qu'elle apporte de réponse. On en est à définir la place du frère Jérôme dans l'affranchissement de la peinture québécoise aux brides retenues de la tradition et son rôle pourrait s'avérer plus déterminant qu'on le pense. L'exposition donne l'occasion de voir les oeuvres, et un site Internet fort bien documenté permet de poursuivre la visite: www.frerejerome.com.qc.ca.

Le Devoir
1 commentaire
  • Therese Bélanger - Inscrite 20 septembre 2004 09 h 44

    Tant à apprendre

    Votre lecture de cette exposition est très juste. Récemment, je relisais une lettre très personnelle que P.E. Borduas adressait au frère Jérôme en 1958 dans laquelle celui-ci dit: "j'ai tant appris de vous". Pas loin de 50 ans plus tard vous débutez votre article par: "Il y a tant à apprendre sur le frère Jérôme". Et c'est si vrai! Merci beaucoup d'avoir ouvert quelques nouvelles pistes de reflexion. Merci de suggérer tant de questions sur cet artiste immense et merveilleux.
    Thérèse Bélanger,
    chargée de projet,
    Collection du frère Jérôme.