Historique - Une institution en devenir

Issu des pressions du milieu des arts visuels, le Musée d'art contemporain de Montréal (MACM) est né le 4 juin 1964. Initiative d'un nouveau ministère des Affaires culturelles (mis en place en 1962), le MACM vient alors se greffer à un milieu qui compte déjà le Musée du Québec, musée d'État, et le Musée des beaux-arts de Montréal, une fondation privée. L'institution était souhaitée depuis longtemps et demeure aujourd'hui le seul musée au Canada qui ne soit consacré qu'à l'art contemporain.

Artistes, propriétaires de galerie, collectionneurs et hommes d'affaires ont participé aux débats houleux autour de la création du musée. En décembre 1963, le galeriste Otto Bengle écrit au ministre Georges-Émile Lapalme en proposant que les fondations de la collection du musée reposent sur des dons d'artistes locaux qui accepteraient d'offrir une de leurs oeuvres. Alfred Pellan, Jacques de Tonnancour, Guido Molinari, entre autres, comme quelques collectionneurs, ont accepté de se départir d'une pièce de leur collection pour nourrir celle du MACM naissant.

L'affaire n'allait évidemment pas de soi, dans la mesure où cette organisation posait des problèmes idéologiques. Ainsi l'État créait-il le musée, pour ainsi dire, sur le dos des artistes. L'historien de l'art Laurier Lacroix, de l'UQAM, nous aide à comprendre ce qui se trame derrière la création du musée, qui a lieu dans la mouvance de l'affirmation d'une culture spécifiquement québécoise. Si l'approche tient certes de la coopérative, elle possède ses racines dans l'histoire: «C'est un modèle qui nous vient du XIXe siècle, explique Lacroix, que ce regroupement d'artistes et d'amateurs qui décident de se donner un lieu permanent pour présenter leurs collections et leurs créations. Le modèle est répandu aux États-Unis.» Ici, en 1860, la Art Association of Montreal est créée sur le même principe et mènera à la création du Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM).

«Il y avait une conjoncture assez favorable à Montréal» pour la création du MACM, rappelle l'historien de l'art. Une masse critique d'artistes, de collectionneurs et de critiques a permis l'émergence du musée. Autre facteur selon Lacroix, le départ d'Evan Turner, un Américain qui, à titre de directeur du MBAM, «est extrêmement sensible à l'art contemporain et qui va présenter beaucoup d'art québécois». À la suite de ce départ, il aura fallu combler un vide. «La naissance ne sera pas facile», mais l'aventure aura valu la peine, sans conteste.

L'envol

Tant que le musée n'est pas installé à la Cité du Havre (en 1968), le musée cherche sa vocation, tant comme institution que comme entité commerciale. «Quand on regarde au début les structures des expositions, on se rend compte qu'elles se succèdent aux trois semaines; ce sont avant tout des événements mondains que la presse suivait assez bien.» Toutefois, «une galerie ne procéderait pas différemment», commente Lacroix. Les quatre premières années sont difficiles. Notamment, le premier directeur, Guy Robert, est contesté. «La collection est assez insignifiante, tant par le nombre que par la qualité des pièces. Le réflexe musée n'est pas encore installé.»

L'envol se fera sous Gilles Hénault, directeur de 1966 à 1971, qui vient pour sa part du milieu des communications et de la littérature. Mais le premier grand pas du musée, selon Lacroix, correspond à une des premières acquisitions massives par l'institution. En 1972, l'État canadien acquiert une partie importante du Fonds Borduas, remise en fiducie à la collection du MACM en 1973: «Les assises vont se confirmer à ce moment. Et l'image du musée en même temps.» C'est sous Fernande Saint-Martin (directrice de 1972 à 1977) que se négocie ce marché.

Ensuite, «il y a une suite de directeurs qui a permis la professionnalisation de la boîte, continue Lacroix. Une collection significative s'est constituée et la programmation a cessé d'être une suite d'événements présentés les uns à la suite des autres.»

Précarité à demeure

Contrairement au Musée du Québec, né en 1933 mais pour lequel l'État collectionnait depuis 1920 en vue de sa création, le MACM doit s'imposer. Or, sur le plan économique, c'est une bataille de tous les instants. «La volonté vient du milieu et les administrateurs ont dû se battre beaucoup pour la reconnaissance du musée sur le plan financier. Le milieu a forcé sa création, le ministère l'a reconnu mais n'a pas fait suivre les sous.» Une relative stabilité s'installe au moment du déménagement du musée au centre-ville de Montréal. Avant cela, Lacroix soutient que «c'est une crise de tous les instants. On ne sait jamais de quels moyens on va disposer pour le développement».

Le MACM est toujours assis sur des budgets peu importants. Lacroix raconte que, dès que le musée a eu de l'argent, il a bétonné ses acquis. «On a beaucoup commenté le fait que l'équipe est permanente, indélogeable. C'est le contrecoup d'une situation extrêmement précaire qu'on a connue pendant des années où les employés étaient à contrat. Dès qu'on a pu créer des postes permanents, on a gelé ces postes, ce qui a peut-être handicapé l'évolution de l'institution. On n'a pas pu, donc, augmenter la masse budgétaire, et on est aux prises avec la même équipe de professionnels depuis plus de 20 ans. Cette volonté de bétonner l'institution venait d'un état d'insécurité tellement grand. De mois en mois, on ne savait pas qui allait devoir quitter et qui allait conserver son emploi.»

Un devenir institutionnel

Le MACM a connu sept directeurs, en plus de Marc Mayer, qui a pris possession de son bureau cette semaine. Plusieurs des anciens directeurs sont issus du milieu des communications, notamment de Radio-Canada. Par contre, la réussite des directeurs du musée tenait à leur capacité à être entendus par Québec pour dégager des budgets. «Il y en a qui ont eu les coudées plus franches. Par exemple, Fernande Saint-Martin était plus batailleuse que d'autres.» D'autres, comme Marcel Brisebois, le directeur sortant, ont mené ce

que Lacroix nomme des «guerres d'antichambre auprès des

fonctionnaires».

À l'heure actuelle, Lacroix distingue ce qui se dessine comme une forte réaction à la suite du départ de Marcel Brisebois. Mais il rappelle que le milieu a «toléré» Brisebois toutes ces années et, donc, qu'il est complice de ce règne qui a peut-être duré trop longtemps.

Avant Marcel Brisebois, le MACM aura été nomade, entre la Place Ville-Marie (de 1964 à 1965), le Château Dufresne (de 1965 à 1968) et la Galerie d'art international d'Expo 67 à la Cité du Havre (de 1968 à 1992). Le directeur, qui a été en place pendant près de la moitié de l'histoire de l'institution, aura été l'homme du déménagement du MACM au centre-ville en 1992. L'ajout d'un édifice permanent aux acquis du musée a contribué à l'institutionnalisation de la boîte, mais aussi à un certain «statisme». Brisebois aura bon an mal an «maintenu un "statu quo" et un certain développement.» Ainsi, il a su traverser des tempêtes qui auraient pu mener carrément à la fermeture du musée.

La création d'un pôle culturel aussi important autour de la Place des Arts aura été un grand coup. Par contre, l'emplacement actuel du musée joue également contre lui, notamment en raison de l'impossibilité de procéder à tout agrandissement, ce dont il aura certainement besoin un jour, notamment pour mettre en valeur une collection permanente qui avoisine aujourd'hui les 6000 oeuvres.

L'avenir

L'édifice à l'angle des rues Jeanne-Mance et Sainte-Catherine a coûté plus de 32 millions à construire. Aujourd'hui, on regarde en Amérique du Nord les lieux où sont construits les nouveaux établissements destinés à l'art le plus actuel: sont retenus d'anciens bâtiments industriels retapés, comme le temporaire MoMA-Queens de New York et ses 2300 m2 d'espace d'exposition et ses 12 500 m2 d'ateliers, de boutiques, de librairies et de cafés, en plus de l'espace d'entreposage. Il a coûté cinq millions $US à l'achat et

30 millions pour le restaurer de façon flamboyante. On regarde et on se dit qu'à Montréal, le bateau n'a pas été des mieux conçu. Le MACM est à l'étroit avec ses 980 m2 d'exposition permanente.

«Je pense que le fait de créer un pôle autour de la Place des Arts était sympathique, soutient Lacroix. Mais je ne pense pas que c'est une stratégie que l'on privilégierait aujourd'hui que d'aller au centre-ville. On gagne en visibilité, certes, mais on sait que les gens se déplacent si les expositions les intéressent. On songerait aujourd'hui davantage à recycler des bâtiments industriels, ou du moins on s'installerait dans un endroit moins coincé sur le plan physique.»

Pour celui qui a organisé son lot d'expositions muséales, le musée a presque atteint ses capacités maximales en termes de présentation de la collection. Lacroix pense qu'à moyen terme «un autre lieu sera créé pour l'art plus contemporain. On aura un musée d'art moderne et dans un autre lieu, un musée d'art contemporain». La création d'un satellite ailleurs serait dans la logique de développement de l'endroit. «L'idée de "squatter" la ville autrement me semble dans la logique normale du développement d'un musée d'art contemporain.» De façon très éclatée, c'est un peu ce que faisait l'événement Artcité, en 2001, qui a étendu ses tentacules dans une vingtaine de sites urbains.

En tout et pour tout, Laurier Lacroix considère que le MACM est un bon musée. La série de colloques, les publications, les programmes éducatifs comptent selon lui parmi les actions complémentaires qui donnent à l'institution une place de choix. Mais l'historien de l'art se questionne sur la cohérence de la programmation, qui ne ressort pas toujours franchement. « Ça fait partie du travail de sensibilisation et d'éducation du public que de voir le musée traiter des enjeux qu'il considère importants pour l'art contemporain, et de voir comment sa stratégie d'exposition l'amène à aborder ces questions. On le découvre un peu à notre corps défendant. À ce sujet, il faut qu'on entende un peu plus clairement la voix du musée sur la place publique.» C'est aussi ce qui attend le MACM dans l'avenir.

Le Devoir

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