«Seuls les colonisés peuvent se décoloniser», souligne ​Ghislain Picard

Martine Letarte
Collaboration spéciale
Ghislain Picard, à l’occasion d’un hommage aux victimes des pensionnats autochtones, le 1er juillet dernier
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne

Ghislain Picard, à l’occasion d’un hommage aux victimes des pensionnats autochtones, le 1er juillet dernier

Ce texte fait partie du cahier spécial Les 100 ans du Musée McCord

Alors que le Musée McCord poursuit sa démarche de décolonisation, il a accueilli en juin à la tête de son conseil d’administration Ghislain Picard, chef de l’Assemblée des Premières Nations Québec-Labrador.

C'est pour le 30 septembre, première Journée nationale de la vérité et de la réconciliation, un événement créé pour rendre hommage aux enfants disparus et aux survivants des pensionnats ainsi qu’à leur famille et à leur communauté, que notre rendez-vous avec Ghislain Picard est fixé. Originaire de la communauté innue de Pessamit, sur la Côte-Nord, il est le premier Autochtone à occuper le poste de président du conseil d’administration du Musée McCord.

« J’ai accepté de relever ce défi en plus de ce que je fais sur le plan politique sur une base quotidienne parce que je crois qu’on doit saisir toutes les occasions qui nous sont offertes d’entrer dans ce mouvement d’“autochtonisation”, de décolonisation des différentes institutions, qui ont peut-être une responsabilité plus importante que d’autres, de faire valoir non seulement le présent de nos nations, mais aussi leur passé », explique Ghislain Picard.

Au McCord, la collection Cultures autochtones, qui a comme conservateur le Huron-Wendat Jonathan Lainey, compte plus de 16 000 objets. Le musée vient d’ailleurs d’inaugurer sa nouvelle exposition permanente, Voix autochtones d’aujourd’hui : savoir, trauma, résilience, qui présente une centaine d’objets de cette collection et 80 témoignages textuels et vidéo de 11 membres des 11 nations autochtones du Québec.

Un comité consultatif autochtone permanent a également été créé pour poser un regard transversal éclairé sur ses initiatives d’« autochtonisation ». Celui-ci réunit cinq membres autochtones externes issus des milieux universitaires, artistique et communautaire, ainsi que trois membres du personnel du musée, dont Jonathan Lainey.

Le nouveau président du conseil d’administration se réjouit de voir que le McCord avait déjà fait un bon bout de chemin sur la question autochtone avant son arrivée. Mais, il souhaite aller encore plus loin.

« Il y a des musées dans nos communautés, souligne-t-il. N’y aurait-il pas lieu de se donner la liberté, même le privilège, de lancer une discussion ouverte, une réflexion collective sur comment les communautés elles-mêmes perçoivent ce processus de décolonisation ? Je crois au principe que seuls les colonisés peuvent se décoloniser. »

Tisser davantage de liens

Aux yeux de Ghislain Picard, le Musée McCord pourrait aller davantage vers les communautés autochtones pour trouver des façons de tisser plus de liens avec elles. Par exemple, il évoque l’idée que l’exposition Voix autochtones d’aujourd’hui : savoir, trauma, résilience devienne itinérante et fasse le tour des communautés.

« Bien sûr, il faudrait avoir l’espace pour accueillir cette exposition, ce qui est loin d’être garanti, mais cette idée fera l’objet d’une discussion », précise-t-il.

Il souhaite aussi que le McCord puisse innover de façon à pouvoir mieux jouer son rôle éducatif, en particulier chez les enfants.

« Je pense aux jeunes des communautés, mais aussi à ceux de la majorité québécoise. Il est important que le musée relève le défi d’être attrayant pour eux », ajoute celui qui a été nommé chevalier de l’Ordre national du Québec en 2003 et citoyen d’honneur de la Ville de Montréal en 2017.

Il souhaite aussi aborder une question encore plus « délicate » : la vente aux enchères d’objets autochtones par le musée du Séminaire de Sherbrooke, une situation rapportée dans les pages du Devoir au début du mois.

« Qu’on vende au plus offrant la mémoire des générations précédentes, c’est quelque chose qui me préoccupe, dit-il. D’ailleurs, c’était ce que je dénonçais lorsque j’ai participé à ma première manifestation à vie dans les rues de Montréal, au milieu des années 1970, alors qu’il y avait une vente aux enchères d’une collection privée d’artefacts autochtones. Ça nous ramène 40 ans en arrière. »

Il souhaite que les musées puissent jouer un rôle de leadership pour qu’on arrive à un plus grand respect de la mémoire collective des peuples autochtones.

Pour que le McCord, qui a été fusionné avec le musée Stewart et le Musée de la mode dans les dernières années, puisse avoir les moyens de ses ambitions, la construction d’un nouvel espace est prévue. Ralenti par la pandémie, ce projet visant à doubler la superficie actuelle du musée doit se réaliser sur le site actuel du McCord et prendre un peu d’espace aux alentours. 

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