L’art est dans le mystère, selon Ragnar Kjartansson

Image tirée de la vidéo «Sumarnótt. La mort est ailleurs« (2019). L’œuvre met en scène deux couples formés de jumeaux, les musiciens Kristín Anna et Gyða Valtýsdóttir et Bryce et Aaron Dessner. Réflexion sur la mort qui nous guette, il s’agit d’un hommage à l’artiste américaine Carolee Schneemann.
Photo: Ragnar Kjartansson Image tirée de la vidéo «Sumarnótt. La mort est ailleurs« (2019). L’œuvre met en scène deux couples formés de jumeaux, les musiciens Kristín Anna et Gyða Valtýsdóttir et Bryce et Aaron Dessner. Réflexion sur la mort qui nous guette, il s’agit d’un hommage à l’artiste américaine Carolee Schneemann.

L’Islandais Ragnar Kjartansson, un des artistes contemporains les plus célébrés du moment, présente au Musée des beaux-arts de Montréal Sumarnótt. La mort est ailleurs, œuvre vidéo et musicale d’abord déployée en 2019 au Metropolitan Museum of Art de New York. Réflexion sur la mort qui nous guette, il s’agit d’un hommage à l’artiste américaine Carolee Schneemann (1939-2019), une « pionnière » qui a abordé la vidéo « comme si c’était de la peinture, dit-il. Comme elle, je conçois la vidéo comme une toile, non comme une œuvre cinématographique. Il n’y a pas de trame narrative, pas d’histoire ; [le spectateur] entre dans l’œuvre » comme on cherche à entrer dans une peinture pour s’imprégner des émotions qu’elle exprime.

Tôt dans sa carrière, nous rappelle Ragnar Kjartansson, Schneemann a aussi « commencé à créer ces œuvres omniprésentes dans l’espace ; elle encerclait le spectateur, en utilisant notamment des miroirs placés devant les projecteurs », et c’est cet effet immersif que l’artiste cherchait à créer. Sumarnótt. La mort est ailleurs met en scène deux couples formés de jumeaux, les musiciens Kristín Anna et Gyða Valtýsdóttir (du groupe islandais múm) et Bryce et Aaron Dessner (The National), collaborateurs de longue date : « Vraiment, l’idée de base de ce projet était simplement de pouvoir travailler avec eux, et comme ça arrive souvent, ça a commencé par une blague : ne serait-ce pas amusant de faire un groupe de jumeaux — comme ABBA, mais avec des jumeaux ? »

Les musiciens entonnent en boucle une chanson originale dont le refrain dit « Death is elsewhere ». Ils marchent lentement autour des caméras fixes ; derrière eux, les paysages uniques d’Islande, ces plaines vivement vertes, ces collines noircies par les cendres du volcan Laki tout près, le ciel aux teintes hésitantes. « Je n’avais jamais tourné en Islande auparavant, parce que, vois-tu, la nature, les paysages en Islande, c’est vraiment too much ! dit-il avec emphase. Mais il y avait quelque chose à propos de ces paysages qui collait avec ce projet. » La scène, filmée en continu pendant 77 minutes, se déroule durant la nuit, en juin, lorsque la lumière du soleil ne quitte plus le ciel boréal ; l’œuvre est projetée sur sept écrans disposés en cercle au centre desquels le visiteur est invité à se placer.

Apparemment, il fait tout de même frais, la nuit, l’été, dans la campagne islandaise. « Ils étaient congelés ! » ricane Ragnar Kjartansson au bout de sa caméra à Reykjavik en se rappelant le tournage. Pourquoi 77 minutes ? « Au début de la vidéo, on entend le chant des oiseaux ; puis, ils se taisent pendant environ une heure, et recommencent à chanter, à la fin. C’est un phénomène qu’on observe pendant les nuits d’été, chez nous » et qui a servi de cadre temporel à son œuvre, « qui n’a cependant pas été conçue pour être regardée du début à la fin », précise l’artiste.

De surcroît, « cette œuvre, comme le reste de mon travail d’ailleurs, ne cherche pas à expliquer quoi que ce soit, ajoute l’artiste. Le message est toujours flou, je ne sais pas moi-même quel est le message dans cette œuvre — si je le savais, je ne l’aurais pas créée ! Parce que ce qui importe, c’est la part de mystère. Le mystère, c’est ça, l’art, à mon avis ».

Je n’avais jamais tourné en Islande auparavant, parce que, vois-tu, la nature, les paysages en Islande, c’est vraiment «too much» ! Mais il y avait quelque chose à propos de ces paysages qui collait avec ce projet.

 

Comme dans son installation vidéo The Visitor — le Guardian l’a consacrée en 2019 meilleure œuvre d’arts visuels du XXIe siècle ! — et présentée en 2016 au Musée d’art contemporain, Sumarnótt. La mort est ailleurs met la musique au cœur de l’installation immersive. « La musique m’est très chère et mon inspiration me vient beaucoup d’avoir joué dans des groupes et d’avoir baigné dans le milieu de la musique, abonde l’artiste. Durant mes études en art, je jouais dans des groupes ; les deux disciplines, la peinture et la musique, se sont mélangées. »

Il parle avec admiration de ses collaborateurs musiciens, « des deux voix fragiles de Kristín Anna et Gyða, qui ont eu une si grande influence sur la scène musicale en Islande avec múm. La fragilité est partout dans cette œuvre, jusque dans la situation filmée », sorte d’allégorie du temps qui passe « conçue comme une toile, une peinture classique, avec ces couples travaillant dans la nature en chantant ».

« Ensuite, il y a cette impression de la mort et de la destruction qui planent sur nous. C’est dans le refrain : la mort est ailleurs. Or, de le répéter ainsi, c’est au fond comprendre que la mort est là, avec nous. C’est ce à quoi je pensais en imaginant cette œuvre » qui, bien que conçue il y a plus de deux ans, trouvera un sens plus fort aujourd’hui. « Le bonheur d’aujourd’hui fait partie de la douleur à venir, dit Ragnar. J’espère que cette œuvre résonnera auprès des gens, qu’elle les touchera encore plus, après avoir vécu ce trauma collectif » qu’est la pandémie. « Mais je crois qu’on est plus prêts aujourd’hui à l’idée de la mort. »

 

Sumarnótt. La mort est ailleurs

De Ragnar Kjartansson. Au Musée des beaux-arts de Montréal, jusqu’au 2 janvier.

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