Quand la photo désirait montrer l’exceptionnel

Gratien Gélinas, 1945, Yousuf Karsh (1908-2002), MBAM, don d’Estrellita Karsh en mémoire de Yousuf Karsh.
Photo: © Estate of Yousuf Karsh Gratien Gélinas, 1945, Yousuf Karsh (1908-2002), MBAM, don d’Estrellita Karsh en mémoire de Yousuf Karsh.

En art contemporain, le genre du portrait semble presque mort, ou à tout le moins dévalorisé. Qui de nos jours ferait « simplement » le portrait de célébrités pour en faire une exposition ? Qui oserait se coltiner à ce genre maintenant « vieillot » ?

Quoique, depuis l’an dernier, on ait vu, par exemple, le réputé photographe Richard-Max Tremblay publier un portrait photo par semaine sur son profil Facebook, montrant des individus importants du milieu de l’art : Claude Tousignant, Denis Juneau, Louise Viger, Rober Racine…

L’âge d’or du portrait pictural ou du portrait photo semble néanmoins derrière nous. Certains, telle l’historienne et photographe Gisèle Freund, ont d’ailleurs vivement décrié ce genre comme un désir de la bourgeoisie de s’immortaliser de la même manière que les nobles l’avaient fait à travers des statuaires ou des portraits, dessinés, peints ou gravés… Qui oserait donc de nos jours faire du portrait de commande un art ?

Comment donc aborder l’art du portrait de Yousuf Karsh (1908-2002), artiste qui a traversé le XXe siècle en capturant l’image de tous ses illustres contemporains ? Comment réévaluer son œuvre ?

Le photographe canadien d’origine arménienne fut une célébrité mondiale, faut-il le rappeler, le magazine Time ayant même désigné son portrait de Winston Churchill, pris en 1941, comme l’une des 100 photos les plus importantes du XXe siècle — et l’une des images les plus diffusées de l’histoire de cet art. Intitulée Le Lion rugissant, elle cristallisa auprès d’un large public la détermination de Churchill durant la Seconde Guerre mondiale.

Son œuvre sembla si importante que les Archives nationales du Canada ont acheté en 1987 les archives de Karsh — 300 000 négatifs et épreuves photographiques — pour l’impressionnante somme de 3,5 millions de dollars. Mais la dernière expo de Karsh au MBAM date de 1992…

La mythologie Karsh

Le conservateur Hilliard T. Goldfarb (qui prendra sa retraite après cette exposition, au terme de plus de 20 ans de service) présente ces jours-ci au Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM) une centaine d’images du grand portraitiste, des photographies qui auraient été « toutes tirées par Karsh lui-même ». Comment définir son style ? Car il y a bien un style Karsh.

Vous verrez dans l’exposition L’univers de Yousuf Karsh comment, « dans sa jeunesse, il a eu une courte époque inspirée du surréalisme », mais très vite, il se spécialise dans l’art du portrait des êtres d’exception, note le conservateur Goldfarb.

Karsh « savait saisir le moment de vérité de son modèle », estime Hilliard T. Goldfarb. Mais comment faisait-il ? Il explique qu’« il était très gentil avec les gens qu’il faisait poser, les mettait à l’aise en discutant avec eux et, à ce moment-là, il les prenait en photo, sachant saisir leur âme ». Vous ne trouverez pas chez Karsh une attitude de paparazzi, souligne le conservateur : il ne tente pas de capter l’instant où la vedette du moment se place dans une situation affligeante, il tente plutôt de montrer l’essence d’êtres d’exception, un moment d’immortalité.

C’est l’idée même du politicien, de l’artiste, du scientifique qu’il met en scène ; une image incarnant une humanité héroïsée, un génie transcendant. John F. Kennedy, Pablo Picasso, Albert Einstein, Georgia O’Keeffe, Glenn Gould et Karen Kain furent ainsi saisis par l’œil de Karsh dans des photos impeccables qui furent en fait tirées par Ignas Gabalis pendant plus de 40 ans, du début des années 1950 au début des années 1990.

Un style où les noirs et les blancs sont travaillés avec une grande intensité. Un art qui s’est inscrit dans la lignée de la nouvelle objectivité, un art de la photo pure développé dès les années 1915 par Paul Strand. Une straight photography où le noir et le blanc affirment avec vigueur la réalité des êtres, où une netteté absolue rend chaque détail visible.

Si Karsh a su marquer l’imaginaire des Canadiens, c’est aussi grâce à son histoire personnelle. Issu d’une famille arménienne qui a fui en Syrie dans les années 1920, le jeune Yousuf immigre à Sherbrooke en 1924, en pleine adolescence. Celui qui s’installera à Ottawa lors des années 1930 incarne aussi très bien le mythe d’un Canada où tout est possible pour un immigrant talentueux et motivé.

Ne vous attendez toutefois pas à trouver au MBAM une relecture ou une interprétation de son style. Il s’agit d’une exposition qui aborde son sujet d’une manière très classique et convenue : on y livre l’œuvre de Karsh de manière chronologique, dans une présentation où la biographie et l’anecdote l’emportent totalement sur l’étude de ses créations.

Vous ne retrouverez pas de mise en contexte situant Karsh dans l’histoire du portrait photo. Et pas non plus d’informations qui permettraient de comprendre ce qui le différenciait de ces compétiteurs de l’époque, comme le Studio Harcourt. Quant aux anecdotes qu’on peut lire à côté de la majorité des photos, elles sont tout simplement tirées du site réalisé par la succession Karsh, textes qui sont aussi reproduits dans le catalogue.

Il faudra tout de même aller voir cette exposition où les images sont d’une intensité peu commune. Mais il est à espérer qu’un jour on nous expliquera plus sérieusement et plus profondément son art.

 

L’univers de Yousuf Karsh. L’essence du sujet

Au Musée des beaux-arts de Montréal jusqu’au 30 janvier.

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