Le paysage pittoresque est mort

Vue de l’exposition  de Geneviève Chevalier
Marilou Crispin Vue de l’exposition de Geneviève Chevalier

Comme le disent une œuvre du collectif d’artistes Superflex et le titre d’une expo sur les bouleversements écologiques présentée ces temps-ci à la Fondation Nairs, en Suisse, Ce n’est pas la fin du monde (It Is not the End of the World). Si l’humanité est assez intelligente, la crise que nous avons nous-mêmes créée ne sera peut-être que la fin d’UN monde. Un monde où la nature était à dompter, à exploiter, à épuiser. Un monde où l’on polluait sans cesse, où l’on consommait des produits venant des quatre coins de la planète peu importe les saisons, un monde où l’on se moquait de voir la biodiversité se réduire comme peau de chagrin.

En lien avec cette crise, on note une prolifération d’œuvres et d’expos liées à la nature en Occident. Jamais autant de plantes ne furent exposées dans des galeries et musées d’art ! En plus de cette expo en Suisse, on notera comment, à Paris, le Palais de Tokyo a annoncé pour 2022 une présentation intitulée Réclamer la terre, expo qui inclura le Torontois Abbas Akhavan et la Montréalaise Asinnajaq. Et plusieurs expositions dans la métropole du Québec vont ces jours-ci dans le même sens, autant dans le cadre de l’événement Momenta que dans des présentations qui lui sont extérieures.

C’est par exemple le cas à la galerie Dazibao dans le Mile-End. Geneviève Chevalier, qui est aussi commissaire d’expositions, nous y présente deux installations vidéo tout à fait réussies. Chevalier joue avec le genre du documentaire, manière de faire qui lui aussi est très en vogue, certainement parce qu’il permet d’insister sur la véracité des faits exposés. Mais Chevalier travaille ce genre dans une mise en scène qui tient des poupées russes.

Dans une des deux œuvres — Mirement/L’herbier —, par le biais de la réalité virtuelle, elle y traite de deux herbiers célèbres, celui du frère Marie-Victorin, réalisé des années 1920 aux années 1940, et celui de Henry David Thoreau, constitué au milieu du XIXe siècle. Grâce entre autres à cette plus ancienne collection de plantes, un professeur en biologie des organismes et de l’évolution de l’Université de Harvard a pu démontrer comment dans la région documentée par Thoreau, 30 % des espèces végétales ont disparu et qu’un autre 30 % est devenu très rare… ET ce n’est qu’une des informations passionnantes et inquiétantes fournies par cette œuvre.

Le travail de Chevalier dépasse toutefois la simple démonstration par les faits. Entre autres par l’usage de la réalité virtuelle, elle nous permet d’appréhender le fait que notre monde est l’héritier d’époques déjà irrémédiablement disparues, et que même notre univers contemporain ne sera bientôt plus qu’un souvenir accessible uniquement par une réalité virtuelle ou par des collections dans des jardins botaniques eux-mêmes en péril… Un constat effrayant.

Ana Vaz

Toujours chez Dazibao, vous pourrez voir une sélection de vidéos d’art de l’artiste et cinéaste Ana Vaz, créatrice qui interpelle avec intensité notre rapport violent à la nature. Son œuvre est une totale découverte pour le critique pourtant aguerri. Et il s’agit d’une œuvre originale et intelligente.

Vaz, qui est née à Brasília, a fait ses études en Australie, au Royal Melbourne Institute of Technology ainsi qu’en France, au Fresnoy-Studio national des arts contemporains. Dans son œuvre, elle sait elle aussi jouer avec le genre du documentaire. C’est par exemple le cas dans A Film, Reclaimed (2015), où le spectateur pourra lire et entendre des informations inquiétantes que nous devrions tous connaître et qu’il semble incroyable de devoir répéter. L’artiste y traite des émissions de gaz à effet de serre, de notre époque où l’hyperindividualisme et la compétition ont effacé l’idée de collaboration.

Vaz sait mélanger une approche documentaire parfois ethnographique avec une approche digne du filmexpérimental, ce qui donne de la force aux propos évoqués. Le morcellement des récits et des images accentue ce sentiment de perte de repères et de chaos que notre monde vit et vivra encore plus dans les prochaines décennies. Un monde où la peur et/ou une forte dénégation semblent gagner du terrain.

Il faudra cependant parfois se méfier de certains raccourcis idéologiques présents dans les œuvres ou dans les textes les accompagnant… Un des textes de présentation fait un parallèle entre l’invention du cinéma et l’ère de l’Anthropocène. Cela ne convainc pas vraiment. Il y a parfois des synchronismes historiques dont il faut se méfier. Tout comme il faudra se garder d’un lien qui voudrait que la crise écologique soit liée au colonialisme. Ce sujet mériterait au moins des nuances… Rappelons, par exemple, que la Chine, qui n’a pas vécu le colonialisme, a foncé, elle aussi, tête première dans la surexploitation de la planète. Le capitalisme et le mépris de l’écologie sont-ils l’apanage des colonisateurs, ou même des Occidentaux ?

Sabrina Ratté

Tout comme Geneviève Chevalier au centre Dazibao, Sabrina Ratté, à la galerie Ellephant, utilise la réalité virtuelle pour nous faire ressentir l’ampleur de la crise écologique actuelle. Mais Ratté ne joue pas la carte du documentaire, elle opte plutôt pour la fiction et même des liens avec la science-fiction, une science-fiction tragique.

Son oeuvre nous invite à visiter un monde du futur où bien des espèces végétales auront disparu. Dans cette époque pas si distante — les dystopies présentent souvent des temps lointains qui ressemblent beaucoup au temps présent —, c’est grâce au travail d’artistes que certaines de ces plantes seront encore dans notre monde par le truchement des images. Ces environnements artistiques et botaniques présentés en réalité virtuelle s’explorent grâce à un casque, nous offrant un monde paradisiaque qui finit par exploser en une sublime fragmentation… Cela nous amènera à tristement penser que l’être humain aime peut-être plus savourer le spectacle de la ruine et de l’anéantissement que celui d’une nature sauvegardée.

Une expo présentée dans la programmation satellite de Momenta, événement sur lequel mes collègues reviendront la semaine prochaine. 

Floralia

De Sabrina Ratté. Galerie Ellephant, jusqu’au 23 octobre.

Mirement/Towering: La ménagerie et L’herbier

De Geneviève Chevalier. Au centre d’art actuel Dazibao, jusqu’au 23 octobre. À voir aussi, cinq vidéos d’Ana Vaz.



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