Le 11 Septembre et le Québec culturel: drame et rendez-vous manqué

Jérôme Fortin pose avec une copie du «New York Times» du 11 septembre 2001, qui publiait un texte sur l’artiste.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Jérôme Fortin pose avec une copie du «New York Times» du 11 septembre 2001, qui publiait un texte sur l’artiste.

L’été de ses 29 ans, Jérôme Fortin a le vent dans les voiles. Après une résidence de création dans la bucolique Saint-Jean-Port-Joli, il bénéficie d’un séjour de deux mois à Manhattan. Sa collecte de billets de métro, de bottins de téléphone et d’autres capsules de bière, qu’il transformera en œuvre d’art, parvient aux oreilles d’un journaliste du New York Times, Randy Kennedy, de la section Metro.

« C’est une grosse affaire, un article dans cette section, se rappelle le presque cinquantenaire. Kennedy, qui a fait des collectes avec moi, devait publier deux ou trois jours plus tard. » Malchanceux dans sa chance, l’artiste, car le reportage paraît… le 11 septembre 2001. L’article n’a jamais lancé la carrière new-yorkaise à laquelle l’artiste natif de Joliette aurait pu aspirer. Son sort reflète celui de la manifestation que le Québec culturel s’était orchestrée : un coup d’épée dans l’eau.

L’œuvre de Fortin, New York (2001), aujourd’hui au Musée national des beaux-arts du Québec, faisait partie de l’exposition Growth & Risk, incluse dans l’événement « Québec New York 2001 ». La chose était si vaste — Jorane, Robert Lepage et Bernard Labadie y figuraient — , que même le premier ministre Bernard Landry devait se pointer. À elle seule, Growth & Risk réunissait
13 artistes et une quarantaine d’œuvres.

 
Photo: Patrick Altman MNBAQ Jérôme Fortin, «New York», 2001. (Table pliante, bois, annuaires téléphoniques, boîtes de conserve, capsules de bouteilles de bière, cartes de métro, filtres de cigarettes, cartons d'allumettes, élastiques, agrafes et autres matériaux, 93 x 194 x 78 cm) Collection du Musée national des beaux-arts du Québec. Achat pour la collection Prêt d'oeuvres d'art en 2003, transfert à la collection permanente du Musée national des beaux-arts du Québec (2005.2752)

Claude Deschênes, alors à l’emploi de Radio-Canada, s’était rendu à New York couvrir un spectacle de Michael Jackson. Il serait rentré avant le 11 septembre si son patron ne lui avait pas commandé, de manière imprévue, un reportage sur l’événement québécois. La suite est connue : le journaliste culturel se mutera en reporter des attentats.

Dans son topo du 12 septembre qui relatait l’avant-drame, on voit la bannière www.quebecnewyork.com affichée dans le quartier financier. « Le bureau des saisons du Québec, disait-il, a décidé que sa porte d’entrée serait le World Financial Center (WFC), à l’ombre des tours du World Trade Center (WTC). »

Comme beaucoup de compatriotes, Jérôme Fortin était sur place le matin fatidique. À Brooklyn, en fait. Il avait rendez-vous au pied des tours, sauf qu’il est passé tout droit. C’est un appel du Québec qui l’a réveillé, qui lui a suggéré d’allumer la télévision. Au moment du premier avion, Claude Gosselin, orchestrateur de Growth & Risk, aurait dû traverser la passerelle reliant le WTC au WFC. C’est l’article de Randy Kennedy qui l’a retenu à son hôtel, situé à quatre rues de la Courtyard Gallery du WFC, où prenait place l’expo.

J’avais 29 ans, j’espérais vivre à New York. L’expo était une vitrine incroyable, peut-être un pivot dans ma vie.

 

Son réflexe a été de remonter dans sa chambre, prendre sa caméra et filmer. Il enregistre alors le début de la catastrophe, l’effondrement d’une tour, la fumée, la poussière blanche, le chaos… « J’ai voulu témoigner, [filmer] les artistes que je devais regrouper », dit-il. Il a fait un « montage maison » d’une vingtaine de minutes que la chaîne PBS du Vermont diffusera des mois plus tard.

Gilles Mihalcean, lui, devait installer ses petites sculptures. Sous « un ciel bleu, magnifique », se souvient-il, il se dirigeait au WTC prendre son petit-déjeuner. Le premier avion l’a surpris sur le trottoir, sans comprendre qu’il s’agissait d’un attentat. « Je voyais un avion dessiné, des confettis. Je pensais que c’était une publicité », raconte-t-il.

 
Photo: Guy L'Heureux / CIAC Gilles Mihalcean, «Portrait», 2001

Le deuxième avion, il l’a vraiment vu. Puis a vu des gens sauter. De retour à l’hôtel, le premier effondrement l’a attrapé dans le hall, en compagnie du confrère sculpteur Michel Goulet. On leur a crié de se coucher. « C’est devenu tout noir, comme une fin du monde. J’ai fait mes adieux à Michel », confie-t-il.

Des œuvres teintées par le drame

Claude Gosselin admet ne pas « avoir été aussi nerveux ». « Le plus dur, reconnaît le fondateur de la Biennale de Montréal, c’est de voir les camions de pompiers foncer sur le lieu du drame. Ils savent qu’ils vont mourir dans l’espoir de sauver du monde. J’ai encore la chair de poule. » Le titre un peu prémonitoire de l’expo, il assure ne pas l’avoir choisi comme « un engagement politique ». Il était inspiré, non pas par un thème ni par les œuvres, mais par le site de l’expo. « Dans le milieu financier, tout est développement et risque », note Claude Gosselin.

Sylvie Laliberté et Jocelyne Alloucherie ont vécu cette historique journée depuis le Québec. Elles avaient prévu s’envoler plus tard. Aucune ne considère avoir raté une carrière new-yorkaise. Le drame « était plus gros que ma chance d’aller à New York », résume Sylvie Laliberté. Le rapport à leurs œuvres n’en est pas moins troublé. Contrairement à des centaines d’œuvres disparues dans l’effondrement du WTC, notamment l’emblématique The World Trade Center Stabile (1971) de Calder, celles des Québécois ont survécu. Un mois après le 11 Septembre, Claude Gosselin a procédé à l’inventaire de Growth & Risk, dont le rapatriement a été assuré par la délégation du Québec.

 
Photo: Sylvie Laliberté Sylvie Laliberté, «Why not be somebody sweet», 2001

Sylvie Laliberté faisait aussi partie d’une expo pilotée par le centre VU, Body Chemistry, conçue pour des vitrines d’une boutique. Quand elle a reçu son immense photo Why not be somebody sweet ? pleine de poussière, elle a eu la preuve de l’horreur.

« Après, je me suis étonnée de l’avoir faite. Pourquoi ne pas être gentil ? Je m’étais forcée, en anglais. Si les pilotes des avions l’avaient vue, peut-être que… », songe-t-elle, en pensant au personnage en blocs Lego qu’elle avait placé devant une ville en ruines.

Jocelyne Alloucherie n’a jamais tenu à récupérer son triptyque d’images de la série Ombres, quand elle a su que la salle d’expo avait servi de morgue. Elle l’a donné à Claude Gosselin. « Les objets étaient lourdement chargés. Lorsqu’une galeriste m’a dit qu’ils avaient pris de la valeur, ça m’a refroidie. Ça me dégoûte l’idée de faire des sous sur le malheur des gens », dit-elle.

 
Photo: Guy L'Heureux / CIAC Jocelyne Alloucherie, «Ombres no. 10», 2001

Gilles Mihalcean a été content de retrouver ses sculptures. Malgré la sensation « bizarre », il a restauré les parties abîmées. L’expo avortée l’a néanmoins fait réfléchir « sur la production d’œuvres et le vécu de l’artiste ». Une invasion culturelle se fait toujours, selon lui, au détriment du microcosme local. Jérôme Fortin le sait, puisqu’un jazzman new-yorkais lui a fait noter le caractère exceptionnel de son article. « Il ne comprenait pas comment j’avais pu obtenir ça, relate-t-il. Les artistes travaillent pendant des années et n’ont que des entrefilets. » Même à New York.

« J’avais 29 ans, j’espérais vivre à New York. L’expo était une vitrine incroyable, peut-être un pivot dans ma vie. » Sa déception a été énorme, mais il n’en a jamais parlé. « J’ai gardé ça à l’intérieur », conclut-il, se sachant néanmoins choyé de la carrière qu’il a menée depuis.

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