Galeries et centres d’artistes au diapason de la diversité

L’artiste dano-trinidadienne Jeannette Ehlers est du programme de performances de la première Af-Flux, la Biennale transnationale noire.
Photo: Zoé Maxwell L’artiste dano-trinidadienne Jeannette Ehlers est du programme de performances de la première Af-Flux, la Biennale transnationale noire.

Les inaugurations d’expositions se bousculent déjà en fin de semaine dans les galeries et les centres d’artistes autogérés, signe que les artistes n’ont pas chômé malgré la pandémie et la fermeture temporaire de certains lieux. Joyeusement affairé, le milieu des arts visuels monopolise l’attention avec optimisme. Place à un menu copieux, varié, sensible et plus ouvert que jamais, loin de la morosité qui a teinté les derniers mois.

La biennale Momenta, présente dans plusieurs lieux jusqu’à la mi-octobre, donne le ton à d’autres expositions satellites qui déclinent le thème de la programmation officielle, « Quand la nature ressent ». Benny Nemer organise un vocabulaire floral sous forme d’herbier à la galerie Pierre-François-Ouellette. Les motifs de la nature se font plus indiscernables, sécrétant une alliance avec la technologie dans la production récente de Jérôme Nadeau (galerie Nicolas Robert) et de Pascal Grandmaison (galerie Blouin-Division). Déjà en cours ou à venir, dix autres expos satellites se greffent à la proposition centrale de la Biennale.

La nature est aussi au premier plan chez Skol qui, pour sa programmation annuelle, plaide pour un « Retour sur Terre ». Contre le retour à la normale, le centre invite à nous interroger sur nos interactions avec la planète, notre habitat fragilisé. Clara Lacasse inaugure la saison avec une série d’œuvres sur le Biodôme en chantier. Chris Boyne suivra, lui qui a observé le démantèlement d’un navire de transport à Alang, en Inde.

Chez Dazibao, où elle lance en septembre un cycle d’envergure échelonné en trois volets, Geneviève Chevalier auscultera les dispositifs de l’herbier et de la ménagerie, y révélant les traces du colonialisme et des changements climatiques. Liant le vivant aux machines, Adam Basanta s’adonne à la futurologie dans une expo à la Maison des arts de Laval (21 novembre).

« Monde bossale », c’est le thème de la première édition d’Af-Flux. Biennale transnationale noire, événement mis sur pied en partenariat avec la galerie Art mûr par Eddy Firmin. L’artiste-chercheur, ici commissaire, veut soutenir avec récurrence les pratiques africaines et afrodescendantes, ouvrir le dialogue sur des questions délicates. Pour offrir, dès aujourd’hui et jusqu’en décembre, un programme varié d’expos, de conférences et de performances, participent aussi des musées et des centres d’artistes, dont Articule, allié naturel pour sa vigilance face au racisme systémique.

D’autres expos, en parallèle, partagent cette position. La Centrale présente le travail d’Esther Calixte-Bea autour du corps féminin noir. Chez Artexte, Joana Joachim dresse avec Blackity, à partir du 23 septembre, une trajectoire de l’art canadien noir contemporain, à même une centaine de pièces issues du centre de documentation.

Corps oppressés et migration

Dans le travail d’Enrique Ramírez, révélé en 12 œuvres à la Galerie de l’UQAMà partir de novembre, la violence sourde. Ce Chilien né sous le régime Pinochet nous emmène en mer, lugubre théâtre des corps disparus de dissidents politiques et de migrants en fuite. Du côté de la galerie Leonard & Bina Ellen, la commissaire Swapnaa Tamhane s’intéresse dans Constitutions aux violences perpétrées par le système de castes en Inde, avec les points de vue de cinq artistes de ce pays.

Témoins, les documents servent diversement de leviers contre les oppressions. L’Iranienne Sanaz Sohrabi a revisité les archives de la Anglo-Persian Oil Company, minant le récit colonial construit par cette industrie (centre Clark). Pour Claire Beaugrand-Champagne et Carlos Ferrand Zavala, l’approche documentaire, en photo, émancipe ; elle, en suivant les immigrants vietnamiens (Maison de la culture Notre-Dame-de-Grâce) ; lui, la résistance au Pérou (galerie SBC).

Avec l’autre, en texte et sur papier

La maison de rêves (en cours à la Maison de la culture du Plateau-Mont-Royal) conjugue les univers de l’artiste Karen Trask et de l’écrivaine Réjane Bougé, 30 ans de récits oniriques en quelque 8000 feuilles. Formée au plus fort de la pandémie, la collaboration entre Max Lupos et Pascaline Knight décortique les structures de communication dans un corpus présenté chez Art Prim, en novembre. Le centre consacré aux arts imprimés est, avec d’autres, toujours porteur de la revue HB, dont sera lancé cet automne le 8e numéro, Écritures/Writings.

Le texte demeure un véhicule prisé pour Dare-Dare, qui chapeaute sa programmation du thème « Traduction », tissée de performances et d’interventions dans l’espace urbain avec notamment le duo DOIS (kimura byol + Fernando Belote).

La ville comme sujet et contexte

Connue pour ses représentations extatiques des ruines modernes, Myriam Yates scrute les parcs et les jardins d’enfants new-yorkais, en novembre chez Optica. Des propositions hors les murs vont quant à elles à la rencontre du public, dans l’espace urbain. Avec Circa art actuel, Stanley Février, arkadi lavoie lachapelle et Eduardo della Foresta, feront, chacun dans leur quartier à Montréal, des interventions, entre performance et sculpture.

Avec Parc Offsite qu’il a créé et dirige depuis un an, Eli Kerr concrétise une scène alternative inspirante à Montréal, mobilisant relève et figures chevronnées. Une intervention in situ d’Alexandre Bouffard, avec Philippe Bourdeau en commissaire émergent, est en cours dans ce minuscule espace qui a pignon sur rue. En octobre, Valérie Blass en fera son écrin pour des œuvres inédites.

Regards rétrospectifs

À Produit rien, dans le secteur Marconi-Alexandra, où il a son atelier, l’artiste Peter Krausz réserve sa production récente tandis que le Centre d’exposition de l’Université de Montréal fera le survol de sa pratique, cinq décennies où le paysage règne en lieu de mémoire. Au territoire, l’artiste Renée Lavaillante entretient aussi des liens particuliers, comme le montre sa pratique en dessin, dont elle conteste les conventions et les frontières. La commissaire Dominique Chalifoux en présente les phases qui sont reliées par le noir depuis les années 1980 dans une exposition à la Maison des arts de Lavalinaugurée dimanche.

La somme vertigineuse d’un parcours s’exprime dans l’atelier de Sylvia Safdie, qui en transportera les éléments au cœur de la Fonderie Darling (28 octobre). Dans ses vidéos comme ses collections (roches, tiges, matières minérales ou végétales), l’artiste donne corps à différentes formes de pérégrinations, synthèse qui évoluera au fil de ses interventions.



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