Des invisibilités culturelles  qui perdurent

Andy Warhol, «Iris» (1975), détail d'une image tirée de la série «Ladies and Gentlemen»
Photo: ​© 2021 The Andy Warhol Foundation for the Visual Arts, Inc. / Licensed by Artists Rights Society (ARS), New York / SOCAN Andy Warhol, «Iris» (1975), détail d'une image tirée de la série «Ladies and Gentlemen»

Notre époque continue d’opérer sa relecture de l’histoire et de l’histoire de l’art, parfois avec intelligence, parfois d’une manière forcée ou superficielle. Deux expositions dans deux musées à Toronto abordent cette question avec plus ou moins de bonheur.

Un Warhol plus straight que queer ?

Commençons par la très attendue exposition Andy Warhol présentée à l’Art Gallery of Ontario (AGO). En provenance de la Tate Modern à Londres, où elle fut présentée à l’été 2020, elle fit escale au Museum Ludwig de Cologne en début d’année et se rendra au Aspen Art Museum au Colorado l’hiver prochain.

Un événement d’envergure. Pour cette énième rétrospective Warhol — je crois en avoir vu près d’une dizaine durant ma vie —, le texte de présentation à Toronto promettait de parler de la sexualité de Warhol, celui de Londres affirmait jeter un nouveau regard sur la radicalité de Warhol, ceux d’Aspen et de Cologne certifiaient qu’ils discuteraient de son côté queer. Et tout cela même si, du même souffle, un texte de présentation précise qu’il ne fut en rien un militant gai !

Il faut dire que l’on a souvent dépeint Warhol plutôt comme un voyeur de son époque et de son entourage que comme un membre actif de la révolution sexuelle…

Malgré le corpus impressionnant d’œuvres exposées, le résultat est un Warhol plutôt sage. L’expo remontre, pour la majorité, les mêmes œuvres célèbres que d’habitude et, en guise d’innovation, on a droit à des perruques que portait le maître et à quelques œuvres de jeunesse pas si radicales.

Difficile de dire si cette expo va plaire à une jeune génération qui ne le connaîtrait pas bien — c’est le prétexte invoqué ici et là —, mais, chose certaine, elle n’apporte pas grand-chose de nouveau à la lecture critique de cet artiste, si on la compare par exemple à la rétrospective tenue au Whitney Museum en 2018-2019.

Cette expo fait penser au destin des lettres de Rimbaud brûlées par sa sœur qui voulait en faire une icône mystique… Bien des textes de nature sexuelle y passèrent. Certes, ici et là, dans cette expo Warhol, nous avons droit à quelques références aux amants d’Andy, à sa fascination pour John Giorno, à sa relation très « pédé » avec sa maman… On remarquera aussi la salle consacrée à la série Ladies and Gentlemen, qui présente des drag-queens et transsexuels surtout africains-américains et latinos.

Effacement de la différence

Mais on n’aborde pas vraiment en profondeur l’aspect queer de son œuvre, avec, par exemple, la question du mimicking que les gais de cette époque ont incarné, souvent pour se camoufler, ou celle de l’ironie corrosive qu’ils utilisèrent pour transformer ce mimicking en critique du monde dominant. Les codes gais des années 1960-1970-1980 ont su jouer du travestissement. Cette façon de faire fut aussi très présente dans la démarche d’autres artistes du pop art, dont plusieurs étaient gais : Liechtenstein, Johns, Rauschenberg, Indiana…

Et plusieurs revendiquaient une position queer par rapport à la société. On sortira plutôt de cette expo avec le sentiment d’un effacement de la différence incarnée par Warhol. Les gais sont finalement des straights comme tout le monde, étant juste parfois un peu plus originaux… On peut y voir le signe que notre société contemporaine, qui se croit ouverte d’esprit, veut encore normaliser la sexualité et les fantasmes sexuels.

L’expo passe sous silence l’aspect golden shower des Piss Painting. De la série Torso, on a retenu une seule image, montrant à l’envers une paire de fesses ayant des allures abstraites. On notera aussi l’absence d’image des Sex Parts, appelées aussi la série des Cocks, Cunts et Assholes. De ces films — plus de 150 — on a retenu le très soft Sleep et des Screen Tests qui, du point de vue du contenu, sont très sages.

On aurait pu montrer des extraits de Blow Up, My Hustler, Flesh, Lonesome Cowboy, Heat, Trash, films où on voit, entre autres, le beau Joe Dallesandro à poil. Ces films sont-ils trop osés pour le public des années 2020 ?

Les musées ouverts au grand public ont-ils tendance à aseptiser les artistes et l’art ? Cette expo le laisse croire. Warhol fut bien plus queer que cette expo le laisse entrevoir.

Il faudra se rabattre sur le catalogue afin de trouver une lecture vraiment élaborée de la queerness warholienne.

L’histoire de la photo revisitée

Au premier coup d’œil, Sortir des sentiers battus : repenser l’histoire de la photographie semblera plus classique que celle sur Warhol, tout au moins dans son dispositif de présentation assez épuré. Mais elle s’avérera en fait bien plus révolutionnaire.

Le commissaire Phillip Prodger, avec l’aide de Graham Howe (fondateur de la compagnie Curatorial) et de Deepali Dewan, a su développer une histoire de la photo qui sort du récit convenu.

Cette expo insiste sur l’importance des femmes photographes ainsi que sur les photographes non européens dans l’histoire de cet art dont on fixe l’acte de naissance en 1839. Dès le début de l’expo, le ton est donné avec la présentation d’un daguerréotype de 1843 réalisé par la Française Gelot-Sandoz.

Et bien d’autres femmes se sont lancées dans l’aventure photographique dès ses débuts… Mais peut-être un peu plus en Angleterre qu’en France, pourtant patrie de son invention officielle. Cet aspect de cette présentation s’inscrit tout à fait dans l’esprit de l’expo Qui a peur des femmes photographes ?, présentée au Musée de l’Orangerie et au Musée d’Orsay en 2015.

Et puis cette expo souligne que si la photo a permis de perpétuer un regard colonial sur le monde, elle a aussi permis à des photographes du monde entier de tenter de façonner une autre approche culturelle de l’image.

Une expo où les rapprochements entre les images sont faits avec grande justesse, où les commissaires ont su mélanger des figures emblématiques de la photo avec des artistes oubliés pour des raisons idéologiques.

Ragnar Kjartansson

La mort est ailleurs (2019), présentée au AGO, sera à l’honneur au Musée des beaux-arts de Montréal cet automne. Après le succès retentissant de l’installation vidéo The Visitors (2012), présentée au MAC à Montréal, en 2016, qui a suscité des louanges partout où elle fut présentée, nous attendions tous avec grand intérêt cette nouvelle pièce de l’artiste islandais Ragnar Kjartansson. Cette installation vidéo sur sept écrans fonctionne elle aussi sur le principe d’une envoûtante répétition. Des effets de miroirs et de déjà-vu y jouent un rôle hypnotique. La vidéo met en scène deux couples de jumeaux musiciens provenant l’un du groupe expérimental Múm, et l’autre du groupe The National. Une oeuvre traitant de la fragilité de la vie.

Andy Warhol // Sortir des sentiers battus: repenser l’histoire de la photographie

À l’Art Gallery of Ontario (AGO), 317, rue Dundas Ouest, Toronto, jusqu’au 24 octobre // Au Musée royal de l’Ontario, 100 Queen’s Park, Toronto, jusqu’au 16 janvier



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