L’amour est dans l’atelier

Photo: Adil Boukind Le Devoir Paul Litherland et Karen Trask ont niché leur atelier dans une ex-fabrique de tofu de la rue Marconi.

Espaces de travail atypiques et personnalisés, les ateliers d’artistes intriguent. Au-delà des mythes, cette série d’articles s’ouvre sur des lieux qui rendent possible, qui marquent et qui orientent la production artistique. L’incursion révèle aussi une cartographie méconnue de Montréal où la création naît malgré l’adversité. Deuxième cas : en couple dans la vie… et à l’atelier.


Quand Michel Daigneault et Stephen Schofield ouvrent la porte de leur propriété, un autre monde apparaît. Derrière la vitrine qui s’offre aux regards de la rue Rachel où le couple présente des expositions depuis 2004, le rez-de-chaussée et le sous-sol logent discrètement leur atelier respectif. Avec leur espace domestique à l’étage, toute leur vie commune se dessine dans cet édifice acquis en 1999.

Si leur histoire est singulière, elle rejoint celle d’autres artistes de Montréal qui, unis par le couple, achètent pour établir leur atelier, se plaçant ainsi à l’abri de l’incertitude de la location, tant résidentielle que commerciale. Accéder à la propriété est un privilège qui dépend souvent d’occasions et de considérables sacrifices.

« C’était sur le marché depuis quatre ans, avance Michel Daigneault qui a sorti des photos d’époque. Le propriétaire n’arrivait pas à vendre. » L’attrait commercial n’est pas plus vigoureux aujourd’hui, sur ce bout de l’artère dans l’est du Plateau-Mont-Royal, constate le duo. Il reconnaît aussi avoir été en meilleure posture que les artistes de la génération actuelle, confrontée aux difficultés du marché et à la crise du logement. Et avant eux ? C’était l’âge d’or des ateliers, évoquent-ils, des lofts industriels loués pour des miettes. Cette ère semble bien révolue.

 
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir L’accès à la ruelle par une porte de garage et les dimensions généreuses font les atouts de l’atelier Daigneault-Schofield. Le sculpteur, qui utilise notamment la cire fondue, entrepose une partie de ses nombreux moules au sous-sol.

Longévité

Leur chance, c’est aussi d’être arrivés dans un espace commercial laissé en bon état. Après avoir eu des locataires, ils ont tout occupé, réservant à l’un et à l’autre un espace pour la peinture et pour la sculpture. Ce voisinage fait-il bon ménage ? « Michel est tolérant », reconnaît avec un sourire le sculpteur, souvent responsable de bruits et de poussière.

Ensemble, ils en ont vu d’autres. Leurs débuts se passent à New York, des années trépidantes qui prennent fin dans la foulée du krach de 1987. Montréal s’est ensuite imposé, après avoir écarté Toronto, où c’était déjà trop cher.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Derrière La Vitrine, qui a pignon sur rue dans Le Plateau-Mont-Royal, se cachent les ateliers du sculpteur Stephen Schofield et du peintre Michel Daigneault.

La métropole québécoise, avec le recul, est aux yeux de Stephen Schofield moins « monolithique » et, avantageusement, plus « instable » avec ses deux langues. « Je peux être encore surpris », souligne cet anglophone né à Toronto qui enseigne en français à l’UQAM. À l’inverse, son conjoint francophone enseigne en anglais dans la capitale torontoise. Un tel croisement les amuse.

Ils se rejoignent toutefois dans la gestion de l’espace de diffusion, simplement nommé La Vitrine, où ils exposent leurs congénères, des coups de cœur, poursuivant l’expérience développée au tournant des années 1980 dans le milieu des centres d’artistes. « On s’est rencontré chez Articule, on faisait partie des membres fondateurs », raconte le sculpteur aussi actif en art public. Le couple caresse d’ailleurs de nouveaux projets pour son espace de diffusion qu’il souhaite valoriser davantage.

Créer avec l’espace

Plus à l’est dans Hochelaga-Maisonneuve, Marie-Claire Blais et Pascal Grandmaison ont transformé un édifice à vocation commerciale où divers travailleurs culturels ont défilé. Ils prennent possession du lieu en 2004 après d’âpres démarches pour obtenir un prêt.

Le couple a tout pris en charge, fort de ses habiletés complémentaires et du soutien des proches. « C’est mon premier marteau. Je n’avais aucune expérience. J’avais des études en architecture, c’est tout. […] Je trouvais ça trop grand, mais Pascal avait des idées de grandeur », s’exclame l’artiste dans un rire. Pendant six ans, ils vivent dans ce chantier ponctué de plusieurs phases, tandis que l’art, lui, n’attend pas.

Photo: Pascal Grandmaison Dans l’atelier, repose une partie de la production récente de Grandmaison, d’imposantes impressions numériques sur toile, aux confins de l’abstraction. Elles feront l’objet d’une exposition à partir de septembre à la galerie Blouin-Division.

« J’avais mon solo au Musée d’art contemporain en huit salles », mesure Pascal Grandmaison. « Il y a beaucoup d’années qui sont passées là-dedans. Mais il faut regarder ça sur du long terme. C’était sécuriser une liberté de création », se rappelle sa compagne qui n’oublie pas les ateliers qu’ils ont dû abandonner et l’instabilité à la clé.

La production artistique, manifestement, est liée de près au quotidien pour ce couple formé au tournant des années 2000. « C’était plus que d’acheter un immeuble, c’est devenu un projet de vie, carrément, avance-t-elle. Une façon de vivre aussi différente. Le lien maison-atelier, ça aussi c’est une autre dynamique. » « C’est comme de la psychologie spatiale, complète son partenaire. […] Indirectement, ça influence beaucoup la pensée, le fait de voir l’espace. »

Depuis la mezzanine où se déroule l’entrevue, elle pointe l’espace central, vaste. « C’est là que l’on négocie l’aire de production de chacun. » « Et ça se complique avec les années. Parce qu’on fait des pièces plus monumentales » reconnaît Pascal Grandmaison, évoquant les peintures de sa douce moitié et ses propres photos, des œuvres entre autres montrées à la galerie Blouin-Division qui les représente tous les deux. Le sous-sol réserve d’autres usages avec son rangement, le studio de son, la cabine de peinture, l’atelier de bois et les divers outils — utiles aux travaux comme aux œuvres.

 
Photo: Pascal Grandmaison Le vaste espace caractérise l’atelier de Marie-Claire Blais et de Pascal Grandmaison. « Il faut que je laisse traîner mes affaires. […] C’est jamais vraiment fini dans le sens qu’il y a plusieurs trucs en même temps que j’ai besoin de voir évoluer en parallèle », explique celle qui expérimente la matière avec des pigments imbibés dans la toile de jute.

Prise de risques

Chez Karen Trask et Paul Litherland, une porte de garage s’ouvre sur la verdure fleurie d’une paisible ruelle qui fait oublier les immeubles en copropriété et les tours de bureaux ayant surgi dans le secteur Alexandra-Marconi. Le couple y a fait un premier achat en 2001, précédant la culture de l’achat-revente qui fait rage depuis et dont ils ne sont pas des adeptes. « Les gens avaient peur de venir ici, rigole le Vancouvérois d’origine. C’était un ancien diner. Les souris étaient leurs principaux clients. C’était vraiment dégueulasse ! »

Défiant les travaux majeurs requis, ils en ont fait leur chez-soi. C’est le levier qui leur permet en 2019 de faire une offre d’achat sur l’ancienne fabrique de tofu, à quelques mètres de là, qui allait devenir leur atelier. Un chantier encore plus éprouvant les attendait avec cette bâtisse qui a fait les manchettes pour insalubrité.

Après avoir vogué d’atelier en atelier, le besoin de s’établir motive tous les efforts de ce couple d’anglophones francophiles que les travaux ont rapproché. Ils vont souligner 25 ans d’union et déjà plus d’une année d’activité de leur « espace projet », Produit rien. S’il leur assure un revenu locatif, ce lieu de diffusion et d’expérimentation tourné sur la rue les inscrit aussi avec succès dans leur communauté. Malgré la pandémie, les locations et le public étaient au rendez-vous.

Photo: Adil Boukind Le Devoir Paul Litherland au travail dans son atelier. Celui qui documente le travail des autres en photo, explore dans sa pratique artistique l’endos des apparences, éprouvant la vérité de l’image, exaltant l’incertitude des perceptions sur un ton parfois tragi-comique.

En parallèle, chacun s’est plongé dans le ménage de ses archives, puis a apprivoisé leur vie commune d’atelier. « Nous avons chacun notre zone, mais elles sont perméables. Je n’ai pas encore trouvé mon endroit isolé, puisqu’il faut traverser le mien », remarque celui qui, en marge de sa pratique, documente en photo les œuvres des autres. « Je peux passer par l’autre porte ! » s’empresse d’ajouter sa conjointe.

De toute évidence, chaque chose a trouvé sa place dans la partie qui lui revient, un univers de textes et de délicats papiers artisanaux. Un certain désordre règne encore autour de lui ; dans des boîtes ouvertes, s’empilent plusieurs photos en cours de triage. Il en saisit une sur le dessus : « C’est Karen qui saute ! » s’exclame-t-il. « On ne se reconnaît même pas », commente celle-ci, amusée de se revoir, en 1999, sautant en parachute.

C’est lui qui en est mordu — comme en témoignent d’ailleurs ses œuvres —, avec à son actif 2300 sauts, 40 heures de sauts libres en 40 ans. En 2011, raconte-t-il, il a frôlé la mort lors d’un vol en combinaison ailée.

C’est un risque qu’il ne veut plus prendre. Le saut de l’engagement dans le couple passe en priorité pour celui qui vante l’assurance artistique de sa conjointe alors qu’il se compare à un « petit bébé ». Mais avec le projet commun d’atelier, plus de comparaison ni de compétition dans le couple artiste ainsi fortifié.

Dans le regard de l’autre

À part l’utile paire de bras supplémentaire, qu’apporte la personne aimée, de surcroît aussi artiste, dans l’atelier ? Pour Michel Daigneault et Stephen Schofield, la chimie se passe en dehors : « Souvent, ça nous arrive plus tard dans la soirée, quand on est trop fatigués pour travailler, on commence à niaiser de manière créative. […] En général, il y a beaucoup de va-et-vient entre nous, mais ce ne sont pas des collaborations officielles. »

 

Malgré quelques oeuvres signées ensemble, Marie-Claire Blais et Pascal Grandmaison ont des pratiques bien distinctes, développées sous le regard de l’autre. « Les artistes entre eux ont toujours une petite gêne, ce ne sont pas de vraies critiques. Marie-Claire n’a pas besoin de me le dire, je regarde ses yeux pis… On se connaît tellement que l’on sait », confie-t-il.

 

La franchise d’un regard extérieur, mais à la fois intime, compte aussi pour Karen Trask et Paul Litherland qui s’aident dans la rédaction de projets. « Elle est très bonne pour décortiquer », dit-il. « Je pense qu’il est plus fort que moi… », surenchérit-elle. « Je veux être un lecteur critique, même méchant », lui donne raison son compagnon. Pas de quoi verser dans la chicane pour autant : « L’espace commun nous ramène dans le partage. Donc ce n’est pas nécessairement dans la conception des projets, mais c’est quand même un appui. […] Le défi c’est de respecter le côté privé de la conceptualisation des projets », conclut-elle.



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