La migration comme choix de carrière artistique

Le peintre Hugo Bergeron a vraiment coupé les ponts avec Montréal, la seule ville où il vivrait. Il n’avait pas le choix, puisqu’il habite désormais à 1187 km de la métropole, à Baie-Johan-Beetz, sur la Côte-Nord. «C’est à trois heures de Sept-Îles, passé même Havre-Saint-Pierre», précise celui qui est devenu, en trois ans là-bas, maraîcher, épicier et directeur d’une coopérative.
Photo: Hugo Bergeron Le peintre Hugo Bergeron a vraiment coupé les ponts avec Montréal, la seule ville où il vivrait. Il n’avait pas le choix, puisqu’il habite désormais à 1187 km de la métropole, à Baie-Johan-Beetz, sur la Côte-Nord. «C’est à trois heures de Sept-Îles, passé même Havre-Saint-Pierre», précise celui qui est devenu, en trois ans là-bas, maraîcher, épicier et directeur d’une coopérative.

Fuir la ville et s’établir à l’orée des forêts, au bout d’un rang ou là où une épicerie est chose rare, est en vogue chez les artistes. Leurs raisons sont multiples, entre le besoin de changer d’horizon et le souhait de se rapprocher de la nature. Un élément semble récurrent : devenir rural ne signifie pas la fin d’une carrière. L’exemple par quatre trajectoires décortiquées.

Pour se pointer à l’ancienne grange où se terre désormais la peintre Luce Meunier, il faut emprunter un rang, le quitter, rouler sur un long et étroit sentier et se dire qu’heureusement le soir ne s’est pas encore pointé.

« Tu ne peux pas t’imaginer comment il fait noir ici, assure l’artiste, qui rêvait depuis des siècles de s’installer à la campagne. Il faut que je te dise : j’ai peur de la forêt, j’ai peur du noir. Je combats mes démons. » La décision de quitter la vie urbaine ne vient pas avec des contradictions.

À son troisième été en Estrie, Luce Meunier, qui bénéficie depuis 2012 de l’appui d’Antoine Ertaskiran, codirecteur de Bradley Ertaskiran, galerie de pointe de Montréal, apprend à apprivoiser son nouvel environnement. Même de jour, elle ne visite pas encore la forêt — sa voisine. Mais elle a intégré les paramètres de sa propriété : son atelier est en plein air, le jardinage fait partie de son quotidien et elle attend l’hiver pour boucler une série de tableaux réalisés avec de la neige.

Également établie dans les Cantons-de-l’Est, depuis 2015, la photographe Éliane Excoffier avait son atelier montréalais au 305, rue Bellechasse, un nid d’artistes devenu coquille vide en 2020. Les « conversations de corridor » lui manquent certes, mais cette passionnée de chevaux adore sa vie entourée d’animaux. Des regrets ? « Non, non. Zéro, zéro »,insiste l’artiste défendue par la galerie Simon Blais.

 
Photo: Éliane Excoffier Éliane Excoffier, «Nightlife», (04/08/2016)

La sculptrice et dessinatrice Catherine Bolduc, elle, a eu en 2018 le coup de foudre pour Val-Morin, au point de s’y installer et d’inscrire sa fille à l’école de la municipalité voisine. Elle n’a pas abandonné Montréal : elle y possède encore maison et atelier, y enseigne au niveau collégial. Ce qui manque à sa vie rurale, c’est un espace de travail suffisamment grand. « Les éléments de sculpture, je les fais à Montréal, les dessins, à Val-Morin », commente cette ancienne du Mile-End.

Le peintre Hugo Bergeron, lui, a vraiment coupé les ponts avec Montréal, la seule ville où il vivrait. Il n’avait pas le choix, puisqu’il habite désormais à 1187 km de la métropole, à Baie-Johan-Beetz, sur la Côte-Nord. « C’est à trois heures de Sept-Îles, passé même Havre-Saint-Pierre », précise celui qui est devenu, en trois ans là-bas, maraîcher, épicier et directeur d’une coopérative.

Selon un tableau du Conseil des arts et des lettres du Québec (CALQ) sur le profil sociodémographique des artistes qui demandent une bourse, le nombre de dossiers en provenance des régions a augmenté de 39 % entre 2016 et 2020, soit 400 supplémentaires. Honorine Youmbissi, de la direction des communications, estime cependant qu’il faut « prendre avec des pincettes » cette évolution, car certaines données, comme le changement d’adresse, ne sont pas considérées.

Jamais sans mon atelier

Mais qu’est-ce qui pousse les artistes à décider de prendre le large — « décision d’une vie », selon Hugo Bergeron ?Pour cet ancien de la galerie Graff et pour sa conjointe, la nature aura été un puissant pôle d’attraction pour faire la pause (urbaine). Après plusieurs vacances passées sur la Côte-Nord, le couple s’est senti « prêt à oser » y migrer.

« À Montréal, ça spinait trop fort. L’idée de vivre les saisons [en région] grandissait, on voulait au moins essayer », dit l’artiste qui a toujours travaillé, dans ses tableaux, le thème du territoire. Là, il est servi et s’est trouvé, grâce à une bourse du CALQ, une raison de parcourir l’archipel de Mingan.

Luce Meunier avait aussi besoin de quiétude. « Je suis une personne anxieuse, confie-t-elle. La campagne me calme. La ville, ouf ! La compétition, le brouhaha… Je veux un monde plus sain, moins anxiogène. Un mode de vie global, où tout est relié. »

Vivre à la campagne, c’est un projet qui l’habitait depuis longtemps. En 1999, elle a acquis un quintuplex sur Le Plateau-Mont-Royal. En 2009, elle a transformé le garage adjacent en maison-atelier. En 2013, elle a fait ses premiers séjours à Valcourt. Tout ceci dans le but de faire de Montréal sa résidence secondaire. En devenant propriétaire en 2019 de sa charmante maison isolée, elle a enfin amorcé sa transition. D’ici deux ans, le vieux projet se concrétisera, espère-t-elle.

 
Photo: Luce Meunier À son troisième été en Estrie, Luce Meunier apprend à apprivoiser son nouvel environnement. Elle a intégré les paramètres de sa propriété : son atelier est en plein air, le jardinage fait partie de son quotidien et elle attend l’hiver pour boucler une série de tableaux réalisés avec de la neige.

Luce Meunier n’a pas choisi le fin fond de l’Estrie pour s’isoler. Aux côtés du « carport » qu’elle occupe comme atelier extérieur, elle songe à bâtir une annexe pour accueillir des artistes en résidence.

Quand Éliane Excoffier est arrivée à Montréal dans les années 1980, adolescente, elle savait qu’elle retournerait un jour vivre en campagne. Comme vétérinaire. Montréal a cependant fait d’elle une figure de la photographie argentique. Sa chambre noire l’a suivie jusqu’à Sutton.

Ce qu’elle a eu peur de perdre, c’est sa « job alimentaire » : photographier des œuvres. Elle a fini par découvrir que l’Estrie a un important bassin d’artistes et, grâce au bouche-à-oreille, elle a rebâti sa liste de clients. « Je passe par les rangs. C’est drôle pour aller travailler », dit-elle, amusée.

« Quitter la ville est un beau projet », dit Catherine Bolduc, qui s’installerait, dans ses rêves les plus fous, au pied d’un volcan. Mais jamais sans son atelier. Elle qui a fui le Mile-End en 2007 devant la hausse des loyers, qui s’est battue pour aménager un espace de travail dans une ancienne boucherie de Centre-Sud, veut un atelier digne de ce nom à Val-Morin. Or, de Montréal aux Laurentides, les contraintes se ressemblent.

« Faire de l’art n’est pas un caprice. Je ne peux vivre sans atelier. Les municipalités retirent de la fierté d’être des villes culturelles. Si elles veulent pérenniser les ateliers, alors [qu’elles instaurent] un zonage artiste », rage-t-elle.

Faire une maîtrise en vie

Éliane Excoffier est catégorique : dans sa pratique, il y a un avant et un après déménagement. Le nu féminin est disparu, la faune et la flore se sont imposées. Mais elle est restée fidèle à la complexité de ses processus, si on pense à la série Nightlife (2018) et aux appareils de chasse qu’elle a adoptés pour capter les images. Éliane Excoffier reprendra l’exercice lors de la résidence de création d’un an qu’elle vient d’entamer à la Fiducie foncière du mont Pinacle, organisme voué à la conservation des milieux sauvages.

« Avec la vie à la campagne, tu es plus sensible aux saisons, aux changements de la nature, plus consciente de l’impact des humains. Ce sera de plus en plus présent dans mon travail, même si je fais davantage dans la poésie, dans l’onirisme », dit-elle.

Avant de s’établir en région, Luce Meunier n’avait jamais fait sécher ses toiles sur une corde à ligne. Elle n’avait jamais pensé à « faire évaporer la peinture » au soleil. Mais sa grande nouveauté, c’est la neige. Elle aspergeait déjà ses toiles d’eau, avec une éponge. L’idée de modifier son rituel lui est venue au cours de l’hiver. Un printemps trop chaud a tout fait fondre et l’a obligée à se procurer une machine à glaçons. Comme celles des bars.

« Au lieu d’une éponge, je me sers de la neige, ou la glace, qui libère tranquillement le pigment. Ça donne un effet plus près de l’aquarelle. L’idée ne me serait jamais venue à Montréal. »

Paysagiste assumée, Catherine Bolduc s’est fait connaître par ses représentations totalement imaginaires. « Le paysage, je l’imagine encore, sauf qu’il est devant moi », dit celle qui est heureuse de vivre entourée de nature et de se baigner tous les jours.

« J’ai moins de distractions, je suis plus attentive à moi. Quand je prends une pause, je marche dans la forêt, sur le bord de la rivière. Ça me nourrit autrement qu’en allant au dépanneur. Je suis encore à la recherche de l’objet trouvé, mais celui-ci sera plutôt une roche. »

Mille et une circonstances ont poussé Hugo Bergeron à diriger la coop de solidarité sociale de Baie-Johan-Beetz et l’épicerie Les choix de Marguerite — une des seules de la Minganie. Même si son temps d’atelier est réduit, il se considère encore comme un artiste. Ses deux vies, et ses autres projets, assure-t-il, se complètent.

« J’aurais pu retourner à l’université et faire une maîtrise », dit celui qui estime que sa pratique prendra avec le temps un penchant plus sociologique, moins paysagiste. « Je regarde autrement. J’apprends la vie, de nouvelles choses, pêcher, conduire un bateau, chasser le lièvre. Je fais une maîtrise en vie. »

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